Victoria Woodhull, la première femme à avoir rêvé de la Maison-Blanche

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Avant-gardiste et inclassable, celle que l’on surnommait Madame Satan osa briguer un mandat présidentiel en 1872 à une époque où les femmes n’avaient non seulement pas le droit de se présenter aux élections mais où elles n’étaient même pas autorisées à voter. Et elle assumait haut et fort des convictions inaudibles dans l’Amérique puritaine de la deuxième moitié de XIXème siècle. Portrait.

L’Histoire ne lui a pas rendu justice. Pourtant, avant Kamala Harris, qui est sur le point de devenir vice-présidente des États-Unis et dont on dit d’ores et déjà qu’elle est favorite pour 2024 et Hilary Clinton, première représentante de son sexe à avoir été investie par le Parti Démocrate pour le scrutin de 2016, une autre femme, Victoria Woodhull, a ambitionné en son temps de devenir présidente des États-Unis. Sa trajectoire personnelle ne la portait pourtant pas au départ vers la politique. Née à Homer, dans l’Ohio, elle était la cinquième des sept enfants d’une famille nombreuse et pauvre. Dès son plus jeune âge, la petite fille s’illustra comme sa sœur Tennessee par ses dons extralucides. Au cours de ses transes médiumniques, elle « dialogua » plusieurs fois avec Démosthène, l’orateur grec de l’Antiquité qui lui délivra ses enseignements et devint pour elle une sorte de mentor. Son père Ruben Claflin, être cupide et amoral, s’arrogea le nom de Docteur RB Claflin, roi américain des cancers et se mit en tête de profiter des talents de Victoria et de Tennessee pour proposer aux âmes crédules des séances de de guérison psychique et quadrilla en leur compagnie les routes afin d’en faire le commerce. Si son géniteur avait la carrure d’un escroc, Victoria ne trouva guère mieux en la personne de celui avec qui elle convola en 1853 alors qu’elle n’avait que quinze ans, Canning Woodhull, un pseudo-médecin spécialisé dans la vente de remèdes dont le penchant pour l’alcool était notoire. Sa vie errante se poursuivit avec leurs déménagements successifs à San Francisco, New-York, Cincinnati et Chicago. Éprise d’un autre et lassée des absences de Canning, Victoria exigea et obtint le divorce en 1864, à une époque où il était très compliqué pour la gent féminine de mener à bien cette démarche. Dans cette ère pétrie de misogynie, on tolérait en effet que les hommes entretiennent des « existences » parallèles et on leur octroyait volontiers le droit de se séparer de leurs épouses si elles commettaient l’adultère. Mais l’inverse n’était pas vrai. C’est à ce moment-là également que Victoria prit connaissance des textes féministes d’Ernestine Rose. En 1866, elle s’unit avec le colonel et vétéran de la guerre civile James Harvey Blood, un original qui croyait aux sciences paranormales et professait les avantages de l’amour libre.

A l’assaut de deux bastions hyper-masculinisés

Émancipée dans ses choix personnels, Victoria l’était aussi dans sa carrière professionnelle. A l’opposé du discours dominant qui souhaitait assigner filles et épouses dans leurs intérieurs, elle ouvrit avec Tennessee en 1869, sous le parrainage du richissime magnat des transports Cornélius Vanderbilt, une banque Woodhull, Claflin and Co., Bankers and Brokers à New York. Elles devinrent ainsi les premières femmes courtières en bourse de Wall Street. Le New York Sun commenta leur arrivée par ce terme « Les jupons parmi les taureaux et les ours », des métaphores animalières qui désignent les différents types de traders. Très rapidement, elles éditèrent leur propre journal, Woodhull and Claflin’s Weekly qui défendait les droits des femmes à une époque où elles n’en avaient pour ainsi dire aucun et évoquait sans tabou la légalisation de l’avortement, l’abolition de la peine de mort, l’exploitation des enfants, les conditions de travail indignes des ouvriers dans les usines, la prostitution et le socialisme. « Ce n’est pas la grande richesse de quelques individus qui prouve qu’un pays est prospère mais bien la richesse équitablement distribuée entre les gens » expliquait- elle alors.  Leur hebdomadaire publia un entretien de Karl Marx avant tous les autres et accueillit dans ses colonnes Le manifeste du parti communiste. Puis Victoria décida de fonder sa propre formation politique, l’Equality Rights Part. L’objectif était clair : elle devait servir de rampe de lancement à sa candidature à la présidence en 1872 contre Ulysse Grant.

De l’isoloir à l’incarcération  

Mais si les idées de Victoria rencontrèrent un certain écho, ses suffrages ne furent pas comptabilisés, parce qu’elle était une femme, n’avait que trente-quatre ans alors qu’il fallait en avoir trente-cinq pour être candidat et que ses bulletins étaient manuscrits au lieu d’être imprimés. De plus, elle était détenue à la prison de Ludlow Street pour « propos obscènes » le jour de l’élection, pour avoir osé s’attaquer quelques mois auparavant par lignes interposées à Henri Ward Bleecher, prédicateur qui s’était érigé contre les conceptions de Victoria en matière de liberté sexuelle mais était assez peu fidèle dans l’intimité puisqu’il entretenait une liaison avec la femme de son meilleur ami, Theodore Tilton. Le scandale créé par cet article fut énorme. Bleecher lui fit un procès qui, s’il conclut par un non-lieu, la brisa physiquement et moralement… Sans doute traumatisée par cet épisode, elle disparut pendant un certain temps puis partit à Londres assumer des conférences sur ses thèmes de prédilection. Elle y rencontra John Biddulph Martin, un banquier très prospère qui devint son troisième époux. La rebelle endossa le rôle de chatelaine de Manor House, dans le Worcestershire. Si Victoria tempéra alors grandement ses idées, Tennessee, qui s’était pourtant  mariée elle aussi avec un aristocrate britannique, n’abdiqua jamais et porta jusqu’à son décès les causes paritaires, fondant une maison et une école pour les artistes féminines, soutenant financièrement les suffragettes et plaidant pour la reconnaissance des enfants illégitimes.

Bénédicte Flye Sainte Marie

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