Vers plus d’égalité femmes-hommes dans la culture en dépit d’écarts persistants

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« Promouvoir résolument une culture de l’égalité, c’est préparer un avenir plus naturellement égalitaire »

WomenToday :

Bonjour Agnès Saal, vous êtes Haute fonctionnaire RSO- Cheffe de la Mission Expertise Culturelle Internationale et vous avez publié en mars les résultats de L’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication. Cet état des lieux intervient alors que le secteur spécifique de la culture s’est toujours pensé progressiste en ce domaine : est-il effectivement porteur de valeurs d’égalité, d’émancipation et de progrès ?

Agnès Saal :

Promouvoir résolument une culture de l’égalité, notamment auprès des plus jeunes, c’est préparer un avenir plus naturellement égalitaire. Le secteur culturel joue un rôle majeur en la matière, à la fois au travers des institutions et des entreprises qui le composent et du fait de la puissance des représentations qu’il véhicule. Or, malgré son image progressiste et engagée, « bouclier symbolique » qui l’a longtemps empêché de prendre conscience de la réalité des inégalités en son sein, le secteur culturel est, comme beaucoup d’autres, vecteur d’inégalités systémiques. Nombre d’études sont parues à ce sujet et, depuis 2013, l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication (dont les 90 tableaux mesurent la part des femmes dans l’administration, les institutions et les entreprises culturelles et médiatiques), montre que la place des femmes dans les secteurs de la culture et de la création progresse lentement, mais demeure insuffisante.

Or, depuis 2017, l’égalité a été érigée en « grande cause du quinquennat », coïncidant avec le mouvement #MeToo : autant de facteurs aptes à convaincre que les constats ne suffisaient plus et qu’il était grand temps de créer les conditions d’une égalité réelle. Le ministère de la Culture a pleinement pris la mesure de ce moment historique de politisation des représentations :  il s’est engagé dans une démarche volontariste et ambitieuse, portée avec constance au niveau politique, consistant à définir et à déployer des actions concrètes de lutte contre les inégalités liées au genre, conçues de façon à irriguer l’ensemble du champ culturel.

WomenToday :

Quels sont les éléments d’inquiétude persistants et quels sont les éléments de satisfaction ?

Agnès Saal :

Élément de satisfaction majeure, la prise de conscience est désormais générale : rares désormais sont ceux qui nient l’évidence des inégalités et des violences sexuelles, qui prétextent l’absence de viviers, qui prétendent que le primat de l’excellence artistique et de la liberté de création empêcherait de promouvoir l’égalité.

Et puis, la volonté politique, ferme et constante, a permis de fixer des objectifs dont les chiffres témoignent de l’atteinte, au moins partielle. En termes d’accès aux postes de responsabilité, on compte ainsi :

  • 42% de femmes à la tête des établissements publics de la culture (contre 30% en 2017) ;
  • 41% de femmes directrices des affaires culturelles (DRAC) (contre 24% en 2017) ;
  • 68% de femmes à la direction des 41 musées nationaux (contre 47% en 2017) ;
  • 3 des 5 présidences des entreprises de l’audiovisuel public occupés par des femmes.

Pour autant, la situation reste disparate selon les secteurs : 36% de femmes dirigent les établissements de la création artistique soutenus par le ministère de la Culture, soit 7 points de plus qu’en 2017. Ainsi, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à la tête des Frac et des centres d’art. Les centres dramatiques nationaux, quant à eux, enregistrent une nette progression : 42% de femmes à leur tête en 2021 contre 21% en 2017. En revanche, les efforts doivent être poursuivis pour la direction des théâtres nationaux, des centres nationaux de création musicale, des centres chorégraphiques nationaux, des opéras et des scènes de musiques actuelles.

Concernant l’accès des femmes aux moyens de création et production, en 2021 dans le secteur du cinéma, 40% des avances sur recettes ont été attribuées par le CNC à des réalisatrices (contre 32% en 2017) et dans le spectacle vivant, 36% des aides déconcentrées ont été attribuées à des femmes (contre 33% en 2018). Mais on ne compte encore que 24% de femmes réalisatrices de longs métrages et le budget dont elles disposent est de 42% inférieur à celui des films tournés par des réalisateurs…

On relève donc la persistance d’importantes disparités, qui se traduisent aussi par des écarts de rémunération entre hommes et femmes ou par la faible proportion de femmes accédant à la consécration artistique.

A l’évidence, lecompte n’y est pas encore en matière de parité. Enfin, parmi les sujets d’inquiétude, comment ne pas évoquer la fragilité des résultats acquis et le risque de réversibilité des avancées constatées ? La remise en cause du droit à l’avortement aux États-Unis, l’enfermement des femmes en Afghanistan sonnent comme autant de signaux d’alerte.

Or, l’égalité n’est ni une charité, ni un effet de mode : c’est une revendication de justice, un gage de renouvellement des regards et des talents, de créativité et d’invention, une manifestation de la maturité démocratique d’une société…

WomenToday :

Commençons par les études. Les femmes constituent entre 60 et 75% des étudiants en art au niveau universitaire. Un rapport sur les disparités entre les sexes dans les arts (Musée national des femmes dans les arts) montre que les artistes féminines comptent très rarement plus de 30% des artistes présentés dans les musées et les galeries. Où disparaissent les femmes artistes ?

Agnès Saal :

Dans l’ensemble des 98 établissements d’enseignement supérieur relevant du ministère de la Culture (écoles d’art, écoles d’architecture, Conservatoires nationaux supérieurs de musique et de danse, FEMIS, INP etc, soit 37 000 élèves…), les jeunes femmes représentent plus de 60% des effectifs étudiants : on ne les retrouve plus, en effet, qu’à hauteur de 30 à 45% dans les métiers auxquels ces écoles préparent et ce taux d’évaporation est vertigineux. Pour autant, si l’on regarde la pyramide des âges, on constate que les femmes de 25 à 35 ans sont aujourd’hui plus nombreuses dans ces professions (photographes, architectes, artistes …) alors qu’à partir de 40 ans, leur nombre et leur proportion se raréfient.

Plusieurs formes d’action sont mises en œuvre en parallèle : traiter de l’égalité dès la période de formation (avec des Chartes égalité exigeantes, une attention particulière accordée à la préparation des élèves femmes à l’insertion professionnelle, une lutte effective contre les violences et le harcèlement sexuels et sexistes…). Il s’agit aussi de faire en sorte que les institutions (publiques et privées) s’interrogent sur leur politique d’expositions, d’acquisition, de mise en valeur des collections permanentes, sur leurs outils de médiation et de communication, sur le choix des commissaires, des scénographes… afin d’introduire les enjeux d’égalité dans tous les aspects de leur activité.

Tel est d’ailleurs l’objet de la recommandation que le ministère vient de mettre en ligne à l’intention des 1200 musées de France, à l’issue d’un travail d’un an avec un groupe d’une quinzaine de musées nationaux et territoriaux autour du thème de l’égalité, soutenu par l’association AWARE, notre partenaire de longue date, comme le sont d’ailleurs beaucoup d’associations qui promeuvent l’égalité dans l’art et la culture.

Le ministère crée aussi une plate-forme de ressources en ligne (« Elles font la culture ») dont la première déclinaison s’adresse aux femmes photographes et leur fournit l’accès aux réseaux, aux informations, à une visibilité, susceptibles de les aider dans leur parcours de carrière.

Dans la musique, dans le cinéma, la même approche est à l’œuvre.

WomenToday :

Alors que les femmes sont nettement majoritaires dans l’enseignement supérieur et que leur taux d’insertion sur le marché du travail après le diplôme se compare à celui des hommes, elles restent légèrement minoritaires et moins bien rémunérées. Les prises de conscience, oui, les salaires équitables, non ?

Agnès Saal :

Dans les secteurs culturels, comme dans l’ensemble des professions, les écarts de rémunération entre femmes et hommes synthétisent diverses formes de contrats et d’organisation du travail. En 2020, un écart de salaire en équivalent temps plein de l’ordre de 12 % s’observe dans les métiers du spectacle et de l’audiovisuel, une différence moins élevée que les années précédentes (– 16 % en 2018 et 2019). Ce rapprochement des salaires des femmes et des hommes au cours de la crise sanitaire s’explique en partie par une baisse des salaires plus forte pour les hommes (– 15 %) que pour les femmes (– 12 %).

Cependant, pour des situations comparables, des inégalités s’observent. Ainsi, dans le spectacle vivant, le revenu moyen pour une contribution par répertoire dans les droits d’auteur perçus par la Sacd est inférieur de 38 % pour les femmes en 2021. Une tendance vers plus d’égalité se dégage depuis 2017 mais la convergence est lente.

La situation dans l’audiovisuel est plus favorable. De même, les droits d’auteur moyens des membres de la Scam présentent un écart qui s’est progressivement amenuisé (5 % en 2020).

Convenons une fois pour toutes que la systémie des inégalités se manifeste partout et toujours et qu’il appartient à la fois aux institutions publiques et au secteur privé de les combattre.

WomenToday :

Micol Hebron, artiste et militante féministe souligne le fait qu’une carrière artistique est intrinsèquement entrepreneuriale. « Nous avons une culture qui soutient et prépare généralement les hommes à ce type d’autonomie, d’indépendance et d’entrepreneur, mais pas aux femmes ». Adhérez-vous à cette idée ?

Agnès Saal :

Les femmes ressentent beaucoup plus souvent que les hommes un sentiment d’empêchement et d’imposture, qui impacte leur capacité à évoluer dans un milieu professionnel artistique, en effet de plus en plus entrepreneurial.

Les femmes s’estiment souvent moins légitimes à négocier le prix d’une œuvre, le budget d’un spectacle, à postuler à la direction d’un lieu, etc…

Mais ne nous trompons pas de bataille : il ne s’agit en aucun cas de stigmatiser un supposé manque d’audace des femmes ou de leur imputer une quelconque responsabilité dans l’accès inégal aux responsabilités, aux moyens de création et de production, mais bien d’identifier et de lever les obstacles qui se dressent sur leur route, de déconstruire les stéréotypes, de repenser aussi des parcours de formation, dès le plus jeune âge.

Les réseaux de femmes dans les secteurs public-privé, les dispositifs de mentorat (dans la musique, la photographie, l’architecture…) que le ministère de la Culture et ses opérateurs soutiennent, les appels à projets qui signifient clairement que l’on attend des équipes qu’elles soient paritaires contribuent à modifier le paysage.

WomenToday :

Au-delà de chiffres, sur les trajectoires, deux tiers des hommes ont des trajectoires professionnelles ascendantes, alors que quasi six femmes sur dix ont des carrières plafonnées qui s’arrêtent à un moment donné. Comment expliquer et résoudre cette « panne sèche » dans la carrière de ces femmes ?

Agnès Saal :

On peut dire qu’il existe un plafond de verre dans le milieu de la culture, comme dans tous les secteurs, et les différentes résistances qui s’opèrent face aux désirs de changement ont été longtemps tenaces. Depuis quelques années, la politique volontariste menée par le ministère permet d’améliorer la situation, même si la lutte doit continuer sans relâche, tant au sein des services et établissements publics que dans les structures privées.

On l’a vu, la nomination de femmes à leur tête constitue à la fois un signal (le jeu ne se poursuivra plus sans elles) et un appel à reconnaître la richesse et la diversité des compétences et des talents des femmes. La conciliation des vies personnelles et professionnelles (les femmes assument encore la grande majorité des charges de famille), les ralentissements de carrière indus liés par exemple à la maternité, constituent autant de défis à surmonter : le mouvement de la société peut nous y aider.

WomenToday :

Le GMMP estime qu’il faudra encore au moins 67 ans pour combler l’écart moyen entre les sexes dans les médias traditionnels. Comment lutter efficacement contre cette sous-représentation, particulièrement flagrante durant la crise du Covid ?

Agnès Saal :

La sous-représentation des femmes au sein des médias traditionnels est bien réelle, malgré quelques améliorations. Plusieurs études viennent à l’appui de ce constat : l’étude Cinégalités, soutenue par le CNC et le ministère, a permis de dresser un état des lieux de l’égalité et de la diversité dans la production cinématographique française, entend objectiver les écarts en termes de visibilité et identifier les stéréotypes dans les 100 films les plus soutenus et les plus vus en 2019 ; les rapports annuels de l’ARCOM analysent la représentation des femmes et de la diversité sur les ondes, les écrans et dans la publicité ; la SCAM publie chaque année son étude sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui mesure la part des femmes dans la création et les médias, tout en documentant les inégalités de façon très précise.

En 2020, dans le secteur du cinéma, les femmes réalisatrices de longs-métrages restent minoritaires, les trois quarts des films étant réalisés par des hommes. Cette part évolue peu depuis dix ans. Les femmes sont plus nombreuses en proportion à réaliser des courts-métrages (38 % en 2020). Par ailleurs, en 2020, les femmes figurent de manière contrastée parmi les experts invités de programmes de télévision : la parité est atteinte à France 2 ; les femmes ont plus de présence sur France 4 et NRJ12 ; à l’inverse les femmes sont sous-représentées à France 3, Canal+ et M6 (respectivement 32 %, 36 % et 30 % de femmes). La situation est encore plus en défaveur des femmes à TF1 et Paris Première (respectivement 13 % et 17 %). Par genre de programme, elles restent davantage présentes à l’antenne pour les fictions (38 %) et les programmes de divertissement (46 %). En revanche, la part des journalistes femmes augmente significativement à TF1.

La crise sanitaire a largement amplifié ce constat, et a contribué à un fort et brutal recul des femmes au sein des médias. Le rapport de Céline Calvez en témoigne, puisqu’il montre une baisse significative du nombre de femmes expertes dans les médias entre mars et juin 2020, au début de la crise sanitaire, alors même qu’étaient mis en avant les sujets des femmes « sur le front » (infirmières, caissières) et l’augmentation des cas de violences conjugales due au confinement. La situation d’urgence qui a bousculé les pratiques des médias et fait reculer leur vigilance sur la présence des femmes dans les contenus a mis en lumière des inégalités déjà présentes en temps normal dans les médias, tout en les accentuant : le vieux réflexe conférant aux hommes la maîtrise de l’expertise a joué à fond…

Ce rapport a formulé 26 préconisations visant à renforcer l’égalité entre les femmes et les hommes dans les médias, dont l’ARCOM et le ministère de la Culture se sont emparés.

La presse écrite (AFP, PQN et PQR) prend également conscience de l’urgente nécessité de revoir la composition des équipes de rédaction et de réfléchir aux contenus des articles publiés : les écoles de journalisme, avec lesquelles nous travaillons, intègrent les enjeux d’égalité et de diversité dans leurs cursus, les jeunes générations sont vigilantes et exigeantes.

Le volontarisme de Delphine Ernotte, de Marie-Christine Saragosse et de Sibyle Veil pour faire progresser la place des femmes devant et derrière les écrans et les micros mérite d’être souligné

WomenToday :

Pensez-vous souhaitable de passer par des systèmes de quotas, des obligations prises par les institutions culturelles et les écoles, pour devenir valeur d’exemple et que ces questions ne soient plus une discussion ?

Agnès Saal :

A l’évidence, qu’il s’agisse du champ politique ou de l’entreprise privée, la mise en place de quotas clairs et contraignants a – seule – impulsé un vrai changement et imposé la présence des femmes à tous les endroits où s’exerce le pouvoir !

C’est pourquoi la feuille de route Égalité du ministère de la Culture a, dès 2018, fixé des objectifs chiffrés en matière de présence des femmes à la direction des institutions culturelles : les chiffres mentionnés plus haut prouvent que des progrès ont été réalisés et que la quantification, la mesure, l’évaluation année après année des résultats obtenus permettent de sortir de l’incantation et de tendre vers l’égalité réelle.

Peut-être s’agit-il simplement d’une étape nécessaire, que l’atteinte de la parité rendra caduque, mais la marge de progression laisse penser que la fixation d’objectifs chiffrés est et reste indispensable.

Le ministère a par ailleurs mis en place des mesures davantage incitatives pour renforcer la parité dans les corps et les postes à responsabilité du ministre de la Culture et des institutions culturelles ; par exemple, la bonification du soutien financier mobilisé pour les projets artistiques dont les postes principaux respectent la parité, déjà à l’œuvre dans le cinéma depuis 2019, et à l’étude dans l’audiovisuel, le jeu vidéo et la musique.

WomenToday :

Ainsi faut-il passer à une étape plus contraignante en institutionnalisant l’éga-conditionnalité et comme le suggère Sylvie Pierre Brossolette « que pas une seule fois, on n’accorde quoique ce soit sans qu’il y ait une contrepartie en matière d’égalité femmes – hommes en termes de salaire, de lutte contre les violences, de promotions… »

Agnès Saal :

C’est précisément le chemin que le ministère de la culture, pionnier, a choisi d’emprunter !

Le conditionnement des aides publiques, qui illustre la volonté sans faille de faire prévaloir les enjeux concrets d’égalité, prend désormais différentes formes.

Sa modalité la plus radicale a été mise en place en matière de lutte contre les violences sexuelles et sexistes, sujet primordial qu’il s’agissait d’affronter enfin sans hypocrisie ni pusillanimité.

Ainsi, depuis 2020, est mise en place le conditionnement de toutes les aides versées par le CNC au respect, par les employeurs du cinéma, de l’audiovisuel, du jeu vidéo et de la création numérique, de leurs obligations légales en matière de VHSS, très précisément détaillées ;

Depuis le 1er janvier 2021, est à l’œuvre la conditionnalité des aides versées par le Centre national de la musique, avec l’élaboration d’un Protocole de lutte contre les violences, harcèlements sexuels et sexistes, adopté en décembre 2020, à destination des entreprises de toutes tailles et de tous statuts, qui détaille les obligations légales en matière de lutte contre les violences et les harcèlements sexistes et sexuels. Cette année 2022 permettra de vérifier la concrétisation de ces engagements déclaratifs.

Depuis le 1er janvier 2022, a été généralisée la conditionnalité du versement des subventions à toutes les structures subventionnées de la création et de la filière livre. La ministre de la Culture s’est engagée à partir de début 2021 à étendre ce dispositif de lutte contre les VHSS aux structures et professionnels dans trois nouveaux secteurs : ceux du spectacle vivant (novembre 2021), des arts visuels (mars 2022) et de la filière du livre (mai 2022), en concertation avec les associations et les organisations syndicales et professionnelles des métiers concernés.

Dans ces trois secteurs, cette politique concerne toutes les structures internes ou externes, labellisées ou non, les appels à projet, et une Charte pour lutter contre ces violences est proposée aux structures non subventionnées.

En 2022, plusieurs engagements conditionnent l’accès aux financements publics : se conformer au cadre légal en matière de prévention contre les violences, mettre à disposition des outils de signalement (y compris la cellule d’écoute Audiens) et de traiter tous les signalements ; former la direction, les personnes encadrantes, les personnes référentes et les ressources humaines ; et sensibiliser l’ensemble des équipes.

Au-delà, des dispositifs de bonification des aides publiques ont été mis en place pour privilégier les projets dont les équipes sont paritaires et/ou qui promeuvent les enjeux d’égalité : c’est le cas du bonus cinéma effectif depuis 2019, dont le CNC étudie l’extension au secteur de l’audiovisuel, tandis que le CNM souhaite mettre en place avant la fin de 2022 un mécanisme similaire de bonification de toutes les formes d’aides qu’il accorde.

En parallèle, tous les appels à projets diffusés par le ministère, notamment dans le cadre du programme d’accélération des ICC, ou du programme Investissements d’avenir, mentionnent désormais l’attention portée aux enjeux d’égalité (composition des équipes / thématiques) et l’assortissent d’une bonification financière.

En outre, la politique d’achat public se prêterait bien, également, à l’instauration d’un critère Égalité dans les processus de choix des prestataires choisis par l’État : il s’agit là d’un chantier interministériel, piloté par le ministère des Finances, auquel le ministère de la Culture contribue activement.

WomenToday :

Les femmes accèdent beaucoup moins souvent que les hommes à la consécration artistique. Elles sont ainsi peu primées dans les rencontres emblématiques du cinéma, de la musique, du théâtre, de l’architecture. Par manque de représentation, manque de talent, manque de « jury qualifié » ?

Agnès Saal :

Oui, le chemin est encore long dans la plupart des secteurs, à la fois le cinéma, la musique, le théâtre, et on ne peut certainement pas l’imputer au manque de talent des femmes artistes et professionnelles de l’art et de la culture…

Le chiffre marquant cette année est la part des femmes récompensées en 2021 par l’un des prix d’architecture emblématiques : 21% seulement, pour 59% de femmes en écoles d’architecture. Les femmes lauréates sont donc particulièrement peu nombreuses comparativement au nombre d’étudiantes et professionnelles en architecture. C’est la raison pour laquelle le ministère de la Culture revoit à partir de cette année les modalités d’organisation et de fonctionnement des prix qu’il décerne, à savoir le Grand Prix national de l’architecture et les AJAP !

Le livre est l’un des rares secteurs où les femmes reçoivent des prix. Les jurys de prix littéraires se rapprochent progressivement de la parité, et on compte 39 % de lauréates des prix français prestigieux (Goncourt, Renaudot, Femina, Interallié, etc.) depuis 2012.

Saluons également l’attribution en 2021 des prix cinématographiques majeurs à de formidables réalisatrices (Oscars, Cannes, Venise, Berlin). Il n’est plus question que leur force créatrice reste dans l’ombre.

WomenToday :

Vous souhaitez « lutter contre les préjugés, dénoncer la systémie des inégalités et ébranler l’expression de son déni, déconstruire les stéréotypes ». Au-delà des quotas et de mesures coercitives, qui sont certes nécessaires, il existe une prise conscience mais qui reste « intellectuelle ». Et pour reprendre une expression du terroir « beaucoup de sauce mais peu de lapin » ?

Agnès Saal :

La démarche du ministère de la Culture n’est pas théorique, elle consiste à s’incarner dans des mesures très concrètes et opérationnelles.

D’une part, malgré des résistances identifiées, s’agissant d’une transformation profonde de la société comme de nos pratiques, la prise de conscience des enjeux est aujourd’hui générale, elle n’est pas seulement intellectuelle, les mesures très concrètes mises en œuvre que j’ai mentionnées en sont la preuve !

D’autre part, la totalité des services et établissements relevant du ministère, mais aussi des champs culturels et artistiques sont désormais couverts : l’extension du périmètre permet à la fois la mise en lumière de points de blocage et d’obstacles comparables d’un secteur à l’autre, mais aussi la définition de leviers de progrès dont l’efficacité et la pertinence s’accroissent à mesure qu’ils se répandent. Cette démarche d’amélioration progressive et continue permet de construire dans la durée une culture de l’égalité par la « preuve » plutôt que par l’incantation.

La période qui s’ouvre désormais doit consolider et approfondir une politique Égalité qui correspond à une aspiration démocratique à la justice, et qui ouvre la voie à l’expression de compétences et de talents dont les secteurs culturels et créatifs doivent se saisir comme une formidable opportunité de renouveau.

La pression exercée par la « société civile », par les associations, par les organismes tels le HCE, est très utile car elle permet en permanence de définir de nouveaux axes de progrès, de mettre en garde contre les ralentissements et les reculs, de nous maintenir dans une alerte insatisfaite !

WomenToday :

Merci Agnès Saal pour cet entretien et en guise de conclusion pouvez-vous nous indiquer votre coup de cœur du moment en matière artistique ?

Agnès Saal :

Le choix est immense… Un coup de cœur récent éprouvé à la lecture d’un splendide roman d’une autrice argentine, Mariana Enriquez, « Notre part de nuit » (éditions du Sous-sol), fresque fantastique vertigineuse et magnifiquement écrite. Et trois coups de cœur à venir, en découvrant les programmations quasi-paritaires des prochaines Rencontres de la photo à Arles, du Festival d’Avignon 2022 et des sections parallèles de ce Festival de Cannes ! Et une Périchole forcément féministe à l’Opéra-Comique…

Propos recueillis par Michael John Dolan

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