26 September, 2020
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Véronique Le Bris : plaidoyer pour un cinéma plus féminin

Le cinéma reste l’un des bastions les plus sexistes qui existent.

Journaliste spécialiste du grand écran et fondatrice du site cine-woman.fr, elle a lancé il y a trois ans avec Hélène Mazzella, la présidente de l’agence Clé, le prix Alice Guy pour récompenser chaque année le film d’une réalisatrice. Au-delà d’une simple remise de trophée, il s’agit grâce à ces lauriers de dénoncer leur trop faible présence dans ce milieu, d’encourager le septième art au féminin et de mettre en lumière Alice Guy, la pionnière de cet art, encore méconnue aujourd’hui. Rencontre.

De quelles réflexions et/ ou indignations est né le Prix Alice Guy ?

Ce prix est né en 2018, juste après l’affaire Weinstein. Ça faisait longtemps que je m’interrogeais sur la place des femmes dans le cinéma. J’étais à l’époque en train de rédiger mon livre 50 femmes de cinéma et j’étais donc dans une situation de forte émulation intellectuelle. Je faisais partie d’un petit collectif et je n’étais, pour ma part, pas une habituée du militantisme et du lobbying… Mais quand j’ai vu à quel point mes camarades étaient outrées du manque d’intérêt que manifestaient le gouvernement et Emmanuel Macron pour la question de la condition des femmes réalisatrices, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. L’une d’entre nous a évoqué l’éventualité d’organiser un colloque pour attirer l’attention. J’ai pensé quant à moi qu’un évènement récurrent serait plus adapté parce qu’il pourrait prendre de l’ampleur au fil des éditions et que c’était une belle manière de sortir de l’oubli Alice Guy. Cela permet aussi de transmettre un message aux réalisatrices qui est en substance « occupez-vous d’écrire votre propre légende » …

Pourquoi les réalisatrices ont-elles tant de mal à s’imposer dans l’Hexagone?

A la base, les femmes ont plutôt un statut privilégié en France par rapport à ce qui se passe dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis. Elles constituent 50 % des étudiants des grandes écoles de cinéma. Elles sont représentées en nombre à ce moment-là. Mais ensuite tout se gâte : on ne trouve plus qu’un tiers de femmes sur l’ensemble des réalisateurs qui parviennent à faire un court métrage, moins d’une sur quatre parmi ceux qui réussissent à sortir un premier long-métrage et une sur six qui peut persévérer au-delà de son troisième film. Que deviennent-elles ? Il faut croire qu’elles s’évaporent … Et la tendance générale n’est pas bonne non plus puisque leur nombre de films de réalisatrices diminue doucement mais sûrement chaque année. Le problème se situe à tous les niveaux ; le principal étant que tous les postes de décision ou presque sont occupés par des hommes. Or, ils ont tendance à investir sur des thèmes qui les concernent. Et il faut quand même savoir qu’en 2020, certains producteurs continuent à se vanter n’avoir jamais produit un film de femme ! Le cinéma reste l’un des bastions les plus sexistes qui existent.

Maintient-on les réalisatrices dans un certain type de cinéma ?

A la base, les producteurs leur allouent des budgets plus faibles –en moyenne un tiers de moins que celui est accordé aux hommes et ils leur font moins confiance. Et ils ne les croient pas capables d’assumer des longs-métrages à gros budget. C’est d’ailleurs aussi le cas aux Etats-Unis où elles sont extrêmement rares et où celles qui ont cette possibilité se voient souvent adjoindre un coréalisateur. C’est un cercle vicieux : elles ont par conséquent un casting moins « vendeur », leurs films sont moins vus, c’est beaucoup moins fréquent qu’elles obtiennent de gros scores au box -office. Et sur le long terme, leurs films ne sont pas restaurés et ne ressortent pas en salles. C’est une perte pour elles et pour le patrimoine cinématographique français. A côté de cela, ils les cantonnent effectivement dans les drames et les comédies romantiques. Il y a quelques tentatives dans d’autres registres, comme l’action ou l’horreur, mais elles sont exceptionnelles.

La recomposition attendue du conseil d’administration des César, après la démission du précédent en février dernier, peut-elle constituer un virage dans ce domaine ?

Ça l’est sans doute. Elle est supervisée par le collectif 50-50 qui a demandé que ce comité soit paritaire. C’est un changement nécessaire. Il faut quand même se souvenir que Tonie Marshall est la seule femme récompensée par le César du meilleur réalisateur depuis leur création en 1976, de la même façon que Kathryn Bigelow aux Etats-Unis est la seule cinéaste à avoir remporté un Oscar ! Et que pendant longtemps, celles qui osaient protester contre cet état de fait se retrouvaient tricardes… La seule qui aurait pu être un poids lourd dans ce domaine, c’est Coline Serreau, unique représentante féminine dans le top 100 des plus gros succès français grâce à Trois hommes et un couffin, Mais elle a été beaucoup trop isolée pour pouvoir agir. Et la situation ne va sûrement pas évoluer positivement, étant donné que tous les postes d’influence dans le cinéma et l’audiovisuel, exception faite pour Delphine Ernotte à France Télévisions, reviennent donc aujourd’hui à des hommes, y compris ceux qui étaient détenus auparavant par des femmes, comme c’était le cas pour Véronique Cayla, qui vient de quitter ARTE.

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : Le prix Alice Guy décerné le 10 septembre prochain au Max Linder Panorama à Paris en présence des membres du jury ( Yann Arthus-Bertrand, Catherine Corsini, Emmanuel Denizot, Julie Gayet, Jordan Mintzer et Marianne Slot) sera attribué lors de cette troisième édition à Mounia Meddour, la réalisatrice de Papicha, sorti en octobre 2019. Pour en savoir plus et réserver vos places, rendez-vous sur le www.prixaliceguy.com

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