Bien-être, développement personnel, épanouissement avec son apogée, le bonheur : ni dupe ni naïf !

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« Le travail peut-il être source de bonheur ? »

Depuis quelques années, avec une tendance à l’accentuation ces derniers mois, on se demande bien pourquoi, un combat fait rage dans les sphères professionnelles. Deux mondes s’affrontent, avec comme protagonistes des stakhanovistes du bonheur au travail et en face des « killers » qui se débarrassent de salariés sans aucun état d’âme. Sans compter la souffrance psychologique imposée à certains à plus ou moins long terme !

Comme journaliste et simple salariée moi-même, c’est un constat accablant que je peux faire avec tant de témoignages au quotidien directs ou indirects par le biais de médecins, psychothérapeutes, inspecteurs du travail, salariés eux-mêmes… C’est toute l’ambiguïté du moment ! Plus on parle de bienveillance et plus la parole se libère sur la souffrance, le mal être, le manque et la perte de sens dans l’exercice d’une profession. Plus on essaye d’imposer de nouveaux process qui  favoriseraient la qualité de vie au travail pour booster la motivation et apporteraient un pseudo épanouissement, plus nombreux sont les burn-out qui explosent, les dépressions, les arrêts de travail, l’absentéisme, les traitements pour trouble musculo-squelettique (TMS)… Et ce, quelle que soit la structure, petite ou grande… Pire encore, ce constat alarmant se vérifie dans des domaines d’activité touchant à l’écologie humaine, la solidarité, des entreprises porteuses extérieurement de valeurs humanistes… Le management bienveillant, avec ses lots de happiness officers, ses 10 commandements du bonheur au travail,  ses techniques à l’américaine, ne serait-il qu’un vœu pieux ? Pire, un nouveau business bien rodé et rentable pour panser les victimes d’une violence qui ne dit pas son nom? Et ce qui n’est pas nommé, bien sûr, n’existe pas…

Ces nouveaux objectifs sont vécus comme effectivement des nouvelles violences invisibles, des nouvelles injonctions aux finalités louables en apparence : le bien-être, le développement personnel, l’épanouissement avec son apogée, le bonheur ! Mais suffit-il de rajouter un baby-foot, des plantes vertes, une conciergerie, un roof top avec des transats, des séances de team-building pour renforcer l’esprit corporate ? Suffit-il d’intégrer à tous les niveaux des toxic handlers, ces générateurs de bienveillance et des chief happiness officers au sein des entreprises ? Il ne faut pas être dupe ni naïf !  Le but est toujours le même, accroître la productivité, augmenter le nombre de pro-actif productifs, booster la performance. Le management bienveillant est une stratégie d’entreprise, une stratégie économique des ressources humaines !  Je reviendrai sur ce mot « humaines » car, là, est sans doute la clé ! L’humain !

Une question qui aurait pu être posée en philo « le travail peut-il être source de bonheur ? » En gros, pourquoi travaille-t-on ? Pour gagner sa croûte, payer son loyer et essayer de vivre correctement, ça c’est une évidence, à moins d’être rentier, pour exister socialement, pour donner un sens à sa vie à travers ses talents, ses capacités à envisager le monde et interagir avec son environnement et ses semblables ? Et combien de personnes autour de moi rêvent de ne plus avoir besoin de travailler tant cette obligation quotidienne devient une épreuve, une contrainte chargée de son lot de désillusions, frustrations, asservissement à de nouvelles normes incompréhensibles pensées par des théoriciens…

La dictature du bonheur a envahi tous les champs de notre existence et même celui du travail. Il nous est imposé des objectifs inatteignables car vides de sens, non incarnés, extérieurs à notre propre volonté et désir de tendre vers quelque chose de plus grand. J’aime à citer la philosophe Laurence Devillairs qui dans son ouvrage « Un bonheur sans mesure », paru chez Albin Michel en 2017, écrit ceci : « Le règne du plein emploi est révolu mais nous sommes néanmoins des professionnels en tout ce que nous faisons, bonheur compris – le malheur étant de fait considéré comme une faute professionnelle, de chômage existentiel. Nous n’accordons peut-être plus la même valeur au travail, mais c’est selon son registre que nous apprécions notre existence, et nous évaluons nous-mêmes : ne devons-nous pas nous réaliser comme on accomplit une tâche ou boucle un dossier ? ». Quel sens à tout ça ? C’est justement cette quête de sens dont les réponses font défaut qui induit ce mal être professionnel. On aura beau élaborer de belles théories sur la bienveillance et le bien-être, mettre en place des techniques dites innovantes, présentées sur de belles slides avec des slogans motivateurs, si l’humain continue d’être évacué, nié, s’il n’est pas remis au centre, alors tout ceci est vain.

Au contraire même, son absence intensifie la perception d’une violence psychologique subie, sous-jacente où finalement nous ne sommes que des objets, des pions… Combien de fois, ces derniers jours, j’ai entendu ces remarques de personnes ayant quitté ou ayant été contraintes de quitter leur emploi : « on m’a traité comme un moins que rien » ; « je suis juste un pion que l’on déplace », « j’ai été utilisé et on me jette », « je n’ai eu aucune reconnaissance pour tout mon travail accompli », « je n’ai pas compris ce qui m’arrivait, j’ai tout donné, pour qui pour quoi et pourtant, ça n’a pas suffi… », on a supprimé mon poste sans aucune explication…

Un fait important à souligner est que les victimes de ce phénomène sont majoritairement des femmes, ces derniers temps, autour de la cinquantaine. Comment l’expliquer ? Là encore, peut être, faut-il aller regarder du côté des injonctions sociétales : la performance à tout prix, le jeunisme, l’image du dynamisme et de l’ambition. Mises sur le carreau, ces femmes blessées, atteintes dans leur fragilité apparente, dans la profondeur de leur être et leur âme, dans leur sensibilité, ne comprennent pas. C’est choquant. Regardez bien autour de vous toutes ces femmes qui décident de créer leur propre activité, indépendante, qui se lancent dans une reconversion professionnelle, qui prennent des chemins de traverse et des voies alternatives pour lutter et échapper à cette nouvelle dictature qui ne fait pas de cadeaux à ceux, et celles surtout qui ont envie d’élever le niveau, d’aller au cœur, de faire du beau et du bien, de remettre du sens dans une vie professionnelle devenue absurde, de remettre de l’humanité tout simplement.

On vous dira de toute façon que vous êtes remplaçable, oui, comme une machine en fin de compte juste bon à exécuter une action et surtout ne pas y chercher de sens !  Le système est-il à  bout ? Est-ce le résultat perverti d’un système ultra libéral ? Il faut lire absolument le livre, écrit à quatre mains par la philosophe Julia de Funès et l’économiste Nicolas Bouzou, « La comédie (in)humaine » (Editions de l’Observatoire – septembre 2018)  qui décortiquent ces nouveaux modes de management qui virent à la tragi-comédie.  Je terminerai par une note positive avec autre livre intitulé « Manager avec son âme » de Fabienne Alamelou Michaille (Editions Mame – mars 2019) qui donne la parole à 17 personnalités du monde de l’entreprise. Ces personnalités n’ont pas eu peur de faire leur mea culpa, de se rendre compte qu’il fallait opérer une vrai conversion de comportement, intégrer pour soi et pour les autres et, par extension pour l’intérêt général des vertus et des comportements humains : la fragilité et la vulnérabilité, la vérité, la confiance, la dimension spirituelle et intérieure de l’identité humaine, l’empathie, le prendre soin, le faire grandir et l’espérance… Manager, diriger n’est pas une compétence innée, tout le monde n’est pas fait pour ça. Mais à ceux qui doivent endosser cette responsabilité difficile, qu’ils s’interrogent d’abord sur ce qu’ils souhaiteraient pour eux-mêmes. Nous ne vivons pas dans le monde des « bisounours » certes, mais nous avons, en nous-mêmes, les ressources pour limiter et éradiquer cette violence qui gangrène la société et le monde du travail. C’est une nécessité vitale. Les femmes ont cette capacité. Qu’elles prennent en main cette mission et ensemble qu’elles répandent cette énergie positive et bienfaisante. Beaucoup d’entre elles sont déjà en chemin, actrices d’une nouvelle appréhension de la vie professionnelle, en cohérence avec les valeurs qu’elles portent, salariées ou cheffes d’entreprise. Être bienveillant, c’est vouloir le bien de l’autre dans toutes les dimensions de son identité humaine et spirituelle. A l’heure où je vous écris, je me retrouve sans travail, j’ai expérimenté tout ce que j’ai écrit… Mais je crois profondément à la vraie bienveillance, elle est rare, le tri se fait très vite parmi l’entourage… Mais elle est inestimable et convoque la gratitude ! Elle se cultive avec cœur et un nouveau regard, ouvert et accueillant sur le monde avec ses finalités existentielles et non techniques.

Sophie Nouaille, 50 ans

Plus de 20 ans d’expérience en journalisme et communication, passionnée par les médias, le conseil, les ressources humaines ; expertise reconnue en communication, médias et culture numérique, dialogue des cultures au niveau international avec un attachement particulier à interroger et trouver des clés de compréhension sur les problématiques sociétales contemporaines.

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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