26 September, 2020
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Une éducation non sexiste est-elle possible ?

Oui. Par la démocratie – et par l’art

« Quel que soit le problème, essaie de le résoudre d’abord par l’art. L’art est le meilleur médecin. Ton médecin personnel, et le médecin de la société. » (Nadeja Tolokonnikova, fondatrice des Pussy Riots).

Nos corps sont sexués. Le monde du vivant qui contient nos corps est un monde essentiellement sexué. L’éducation est elle aussi sexuée, et infiniment genrée. Elle est tellement sexuée, tellement « sexiste » que la question de savoir si une éducation non sexiste est possible doit se poser au quotidien – afin de générer des propositions au présent, pour tout de suite. La présence du sexisme dans nos systèmes éducatifs est même tellement accablante que, dans la mesure où l’affaire est entendue, je vais me dispenser de le démontrer. Plutôt, je vais suggérer ici une piste pour une éducation moins sexiste – moins toxique – où accompagner les enfants les plus petits possible. Une piste qui m’est particulièrement chère. Une piste seulement, parmi toutes les autres que vous inventerez !

Bien sûr, les tous petits savent autant que nous ne le savons qu’ils ont un sexe et que ce sexe est comme ceci ou comme cela – en toute ingénuité. Mais la « sexualisation », à l’âge béni dit de latence, est moins marquée. Profitons de ce moment pour éduquer sans tarder les enfants à la démocratie. La démocratie ? Oui ! Car la démocratie laïque est à ce jour le meilleur système (ou le moins mauvais) que les humains aient inventé pour rendre possible l’égalité des chances entre filles et garçons et l’égalité de droit entre les femmes, les hommes et les autres.

Mais comment éduquer les enfants à la démocratie ? Le philosophe américain, le pragmaticien John Dewey (1859-1952), grand spécialiste de la pédagogie, nous explique sans sourcilier que la meilleure éducation à la démocratie passe par l’art. « Par l’art ? Mais quel rapport ? » me demanderez vous.

Ce rapport est au cœur des théories de John Dewey. Son ouvrage essentiel, L’Art comme Expérience[1], nous explique pourquoi et comment l’art est une expérience indispensable à la démocratie. En effet, rien de mieux que l’art pour stimuler l’imaginaire, cet imaginaire indispensable à l’existence même de la démocratie. Car pour qu’une démocratie fonctionne, il faut que chaque citoyen.ne puisse imaginer qu’elle, qu’il a les moyens de changer le monde, rien moins. Car si l’on n’est pas convaincu que l’on peut changer le monde, pourquoi s’engager ? Pourquoi manifester, pourquoi voter ? Or, poursuit Dewey, pour amener tout un chacun à imaginer cette folle possibilité, il faut éduquer à l’imagination. Dewey propose l’éducation à l’art des petits enfants comme moyen irremplaçable pour leur apprendre et les inciter à imaginer. Oui, je peux changer le monde.

Alors, emmenez les petits enfants dans les centres d’art d’aujourd’hui. Découvrez avec eux comment l’art, lorsqu’il n’est pas réservé aux cercles du pouvoir ou dévoyé par l’industrie culturelle, peut ouvrir les portes vers la capacité à rêver. Découvrez avec eux la subversion de l’art. Cette subversion est elle aussi indispensable à une éducation non sexiste, car le sexisme est profondément ancré dans nos sociétés, toutes démocratiques qu’elles soient en apparence et le sexisme y est normé et « normal ». Dans l’approche « learning by doing », une saine compétition entre filles et garçons peut se mettre en place face à la création artistique, loin de toute notion du plus fort, du plus rapide, de la plus appliquée, de la plus sage. « Dans l’expérience artistique, dans l’expérience créatrice, les hommes et les femmes (les filles et les garçons) sont libres d’inventer, par le biais de l’imagination, des manières originales et enrichissantes d’interagir les uns avec les autres et le monde qui les entoure, et d’inventer d’autres formes de relations ».

L’expérience artistique alors ? Un levier essentiel du renouvellement des démocraties. Un geste puissant d’affirmation féministe, aussi : nous, petites filles en devenir d’être femmes, nous sommes les créatrices du monde – avec les garçons. Dans ce contexte, je présente début septembre une exposition de l’artiste turc Ali Kazma, intitulée « WOMEN AT WORK ». Les travailleuses, telles quelles, que nous sommes. Dans ce contexte, j’ai demandé à Ali Kazma, non sans évoquer par devers moi la lettre d’éducation de vie des jeunes filles de Chimamanda Ngozi Adichie à Ijeawele[2] : « Ali, qu’aimerais tu dire à ta nièce de quatorze ans, si ton neveu était une nièce ? » Il me répond d’abord : « Tu sais, je vois beaucoup de femmes qui sont tristes, des femmes qui, plus jeunes, ont fait des choses passionnantes, mais qui semblent l’avoir oublié : soudain elles veulent la relation romantique d’abord – et elles se perdent et tu les perds… Alors, ce que dirais à ma nièce ? poursuit-il. Je lui dirais : ‘D’abord, ne fais pas de plans qui dépendent d’un homme ni d’une femme, ni quoi que ce soit qui te rende dépendante de qui que ce soit. Et ne mets pas l’attachement romantique au centre de ta vie. Et puis, fais ce que tu aimes, puis travaille et engage-toi… Ne te laisse pas capturer par le monde, suis ton propre chemin, et travaille.’ » Danny Mallat, elle, journaliste pour l’0rient LeJour à Beyrouth, écrit à propos du projet Génération Orient, que celui-ci est uniquement axé sur deux postulats « incontournables et indiscutables », dit-elle : « la jeunesse et l’art. Parce que plus que tous les autres, ces deux moteurs peuvent assurer la renaissance et la sérénité du Liban. » Peut-être, en réalité, du monde entier.

Barbara Polla


[1] John Dewey, L’art comme expérience. Traduction française Folio essais, 2010

[2] Chimamanda Ngozi Adichie, Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Gallimard, 2017.

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