5 December, 2020
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Un mouvement pour deux combats : naissance et renaissances de l’écoféminisme

Mettant en relation deux formes de domination, celle qui fait que l’on surexploite, détruit et appauvrit la Nature et celle que l’on exerce à l’encontre des femmes, cette philosophie articule la bataille pour l’égalité des droits à celle contre le dérèglement climatique. Décryptage.

A l’heure où le féminisme et l’écologie s’imposent comme des causes universelles, l’écoféminisme, au confluent de ces deux notions, nous est quant à lui beaucoup moins familier. Ce courant de pensée n’est pourtant pas très récent puisqu’il a été conceptualisé il y a quarante-six ans par l’écrivaine Françoise d’Eaubonne, personnalité hors normes dont l’activisme viscéral lui a fait dire « je serai en sécurité et sereine quand je serai dans ma tombe » et qui a œuvré entre autres contre la peine de mort et l’inhumanité des conditions de détention carcérales, pour l’indépendance de l’Algérie, les droits des homosexuels et la légalisation de l’IVG. Pour l’anecdote, elle est l’initiatrice du fameux Commando Saucisson, qui a sévi le 5 mars 1971 à la Mutualité à Paris. Afin de protester contre le colloque anti-avortement qui s’y déroulait sous l’égide du professeur Jérôme Lejeune et l’association Laissez-les vivre, Françoise d’Eaubonne et ses camarades avaient envahi les lieux avec leurs charcuteries en guise de matraques, laissant pantois le service d’ordre présent sur place. Dès 1978, cette intellectuelle a théorisé ses convictions dans un essai intitulé Ecologie et Féminisme, révolution ou mutation.

Un retentissement profond dans le monde anglo-saxon

Mais si Françoise d’Eaubonne a pressenti avant tout le monde l’utilité de connecter ces deux luttes, l’écoféminisme n’a pas vraiment trouvé de large écho à cette époque à France. Il s’est en revanche rapidement déployé aux Etats-Unis à travers des réseaux comme Women and Life on Earth dont les militantes se sont illustrées à travers des opérations non-violentes. Le 17 novembre 1980, elles ont organisé un rassemblement de grande ampleur devant le Pentagone, l’équivalent de notre Ministère de la Défense. Déguisées en sorcières, et accompagnées de quatre figurines géantes symbolisant le deuil, la colère, l’empowerment et le défi, deux mille d’entre elles y ont pointé du doigt les dangers de l’impérialisme américain. Outre-Atlantique, c’est également à cette période que Susan Griffin et Carolyn Merchant ont écrit les textes qui sont considérés comme les références de l’écoféminisme. La première a ainsi livré Woman and Nature en 1978, la seconde The Death of Nature en 1980. L’écoféminisme s’est aussi fortement ancré en Angleterre durant les eighties. En septembre 1981, des manifestantes ont installé et maintenu pendant dix-neuf ans sur une base de la Royal Air Force à Greenham Common dans le Berkshire un camp de protestation pacifique visant à dénoncer la présence de missiles nucléaires.

Greta Thunberg, l’écoféminisme dans les veines

S’il s’est essoufflé ensuite à l’orée des années 2000 et a essentiellement perduré dans la sphère universitaire, l’écoféminisme, porté par les urgences de notre temps notamment la nécessité de prendre à bras le corps le problème du réchauffement climatique, a retrouvé aujourd’hui toute sa vigueur. Il y a un an et demi, il s’est trouvé sans l’avoir cherché une représentante de choc, à savoir la jeune star suédoise Greta Thunberg « Plus je lis sur la crise du climat, plus je réalise à quel point le féminisme est crucial. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde durable sans égalité entre les genres et les personnes » a-t-elle twitté en mars 2019. Parce qu’elle est connue aux quatre coins du globe, cette figure emblématique pourrait offrir à l’écoféminisme la caisse de résonance majeure qui lui manquait.

Bénédicte Flye Sainte Marie

3 questions à Solène Ducrétot

Avec Alice Jehan, cette réalisatrice et journaliste spécialisée dans les questions sociétales et environnementales a créé Après la pluie, le premier festival écoféministe hexagonal, dont la deuxième édition se tient en version 100 % digitale du 2 au 8 novembre. Elle évoque pour nous cet événement.

Qu’est-ce qui a suscité l’envie chez vous de créer Après la pluie ? C’était le chaînon manquant en termes de féminisme et d’écologie ?

Effectivement, quand on a créé les Engraineuses avec Alice en 2018, nous avions fait le tour des associations féministes et écologistes qui existaient et on ne se retrouvait dans aucune d’entre elles. Il manquait toujours l’une ou l’autre de ces dimensions dans ce qu’elles défendaient. Alors, on a eu envie de créer quelque chose à notre image. Par la suite, nous avons lancé en 2019 le premier festival Après la pluie l’an dernier qui a été très bien accueilli. Nous avons reçu plus de 1600 personnes sur une seule journée ; ce qui démontrait bien que nous étions au-delà du mouvement de niche, et eu de très bons retours. La seule frustration était de n’avoir pas pu organiser davantage d’ateliers parce que notre volonté était de passer de l’inspiration à l’action et de mettre les mains dans la terre

Quelles seront les lignes fortes de cette deuxième édition ?

Comme l’année dernière, nous souhaitons à la fois proposer des solutions pratico-pratiques sur la question des femmes face au changement climatique mais aussi valoriser la dimension spirituelle de l’écoféminisme. On doit être dans le care, prendre soin non seulement de sa famille et de ceux qui nous sont proches mais aussi de la planète et de la société toute entière. Mais ça ne doit pas être une charge mentale supplémentaire pour les femmes… Car même si individuellement, nous nous convertissions toutes et tous au zéro déchet, ça n’inverserait pas la situation. C’est au niveau de l’industrie et des responsables politiques que les choses doivent se faire.

Un mot sur votre ouvrage éponyme Après la pluie ?

 Ce que l’on avait en tête avec ce livre, c’est de sensibiliser le grand public aux thématiques écoféministes, de créer et de renforcer notre communauté en France et dans le monde francophone. C’est pour cela qu’on a cherché à faire quelque chose de ludique, qui diversifie ses approches et fait appel à des contributrices d’âges et de profils très variés.Pour en savoir plus : Vous trouverez plus de renseignements sur le festival Après la pluie sur le site Les engraineuses. Le livre Après la pluie, horizons écoféministes est quant à lui paru le 15 octobre aux éditions Tana ( 22 euros)

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