La Tribune du 24.2.19

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Toutes harcelées ?

Cette semaine, en ouvrant mes mails, j’ai reçu un message de l’École supérieure de journalisme de Lille – dont je suis diplômée – m’apprenant que plusieurs ex-élèves dénonçaient des cas de harcèlement sexuel entre étudiants.

Cela fait des années que le thème des violences sexuelles rode dans notre paysage médiatique. Je me souviens, jeune journaliste, je commençais ma carrière dans les années 1990 à l’Express au moment où les premières affaires d’incestes ainsi que les premières dénonciations d’abus sexuel au cœur de l’Église catholique devenaient publiques. A l’époque déjà, beaucoup s’interrogeaient : « Il y-a-t-il plus de comportements sexuels déviants qu’auparavant ? ». « Sans doute non, mais ils sont plus visibles », répondait-on.

Déjà, la jeune féministe que j’étais – d’un temps où le féminisme était vu comme un crime de lèse-modernité – avait une vision plus politique des choses : notre acceptabilité du patriarcat et de sa construction implicite de la société (l’homme en haut de la pyramide sociale – et son avatar religieux le prêtre) commençait à s’effriter. Et ces « affaires » médiatiques n’étaient guère qu’une onde qui plissait la surface du lac profond, noir, compact, des violences sexuelles faites aux inféodés au pouvoir patriarcal. Les enfants d’abord. Je savais qu’ensuite viendraient les femmes.

Avoir suivi des procès en assises de pères incestueux m’a appris une chose :  le coupable (je m’autorise ce mot, car tous les procès auxquels j’ai assisté ont conclu à la culpabilité du prévenu), le coupable donc se sentait… tout sauf coupable. Quel que soit le niveau social, intellectuel ou l’imbibation alcoolique du père, grand-père, beau-père ou oncle ayant violé, parfois durant des années, un ou plusieurs enfants, jamais il ne déviait de sa défense – même lorsque son avocat « ramait » durant des heures pour expliquer que l’abuseur avait lui-même été un enfant abusé et qu’il reproduisait un schéma familial courant parfois sur des générations de misère :  j’aime mes enfants, il/elle était d’accord, c’était de l’affection et « mieux vaut que ça reste en famille ».

« Ça reste dans la famille » : aucun de ces violeurs ne se sentait coupable aussi longtemps que son monde restait circonscrit à la cellule familiale. Car, dans la famille où il était dominant, il se vivait plénipotentiaire. Un roi qui avait le droit d’imposer sa loi sexuelle à ses féaux, femmes et enfants. On ne parlera du viol dans le cadre du couple que bien des années plus tard. Mais, déjà, tous ces violeurs qu’ils soient chômeurs, jardiniers ou pharmaciens (pour les procès que j’ai suivi) considéraient comme acquis que tous ceux qui étaient dans leur échelle de valeurs fantasmée « en dessous d’eux » devenait leur chose. En user et en abuser ne leur posait aucun problème moral. C’était l’ordre des choses. Ils étaient légitimes dans leurs désirs et leurs actes. La question morale n’apparaissait, pour certains, confusément, que lorsque ces agissements étaient exposés au « reste du monde ».

Et finalement, ils avaient raison : c’était bien l’ordre des choses. Ils étaient juste arrivés trop tard, car eussent-ils violé l’ensemble de leur famille cinquante ans plus tôt (comme souvent eux-mêmes avaient été violés), rien n’aurait « transpiré ». Tout serait resté « dans la famille ». Pour les hommes incestueux, l’enfer c’est les autres.

Au fil des vingt années qui ont suivi, la vulgate sociale a parfaitement intégré que l’inceste était inacceptable moralement. Répréhensible et condamnable pénalement. L’Église cette grande muette a été traversée – et continue d’être traversée – par des crises et des dénonciations qui mettent en cause des individus mais aussi la hiérarchie qui couvre ces agressions. En même temps, l’idée du viol conjugal a émergé ainsi que l’affirmation qu’une relation non consentie – y compris dans le cadre d’une union – s’avérait aussi un viol. Soit près de vingt ans après les dénonciations d’inceste. J’en reviens à mon expérience des cours d’assises : apparaissait souvent, au détour des témoignages, que le violeur avait aussi « contraint » sa compagne à des relations sexuelles. Personne, à l’époque, ne se posait même la question de la qualification en viol de ces actes sexuels non consentis. Surtout pas les femmes qui en était elle-même victimes : elles avaient été « dressées » à accepter les désirs sexuels de l’homme, sans même se poser la question de leur propre désir.  Protéger les enfants de l’inceste, tabou moral, devenait une urgence (légitime) – protéger la femme du viol conjugal n’était pas même un sujet. Finalement, durant des années, notre société a fermé les yeux : « Ça restait en famille ».

Plus récemment, la vague #metoo a emporté des carrières, des réputations. Il est intéressant d’analyser la construction du phénomène. Cette enquête, parue en octobre 2017 dans le New York Times, basée sur la connaissance d’accords transactionnels entre des victimes de harcèlement et le producteur Harry Weinstein, a été le prélude à un tsunami. Le tremblement de terre sous-marin qu’a été la publication de l’article a tout d’abord provoqué la prise de parole d’actrices américaines « bankable » – scories qui seraient longtemps restées accrochées au fond des abysses : Alyssa Milano, Angelina Jolie, Asia Argento. Finalement, des stars qui avaient, à ce moment-là, peu à craindre de représailles. Puis l’onde, traversant l’Atlantique, s’est transformée en raz-de-marée à l’approche des côtes françaises, sous la forme du hashtag #balancetonporc où des actrices, des médecins, des journalistes, des attachées parlementaires, des parlementaires même ont dénoncé leur harceleur. Et la violence intrinsèque à notre société est apparue, crue, comme si toutes les dorures, les décorations, les illusions de séduction, les discours sur l’« esprit français » , le libertinage s’effaçaient pour ne laisser nue que la vérité : l’ampleur de la violence faite aux femmes.

Mais je ne peux pas ne pas m’interroger sur ma propre attitude : quand, jeune journaliste politique, dans un hebdo aujourd’hui disparu, mon chef de service me prévenait : « Si tu vas faire une ITW de tel ou tel, n’y vas pas sans un photographe, on sait jamais». Le « on sait jamais » disait le contraire même de son affirmation. Si. On savait. « On » savait très bien. Je savais très bien. Mais je n’ai jamais été victime moi-même de harcèlement de la part d’un politique, sinon une seule fois où une main « trainant » sur mon genou s’est transformée immédiatement en volée de bois vert à destination du malotru. Qui a pris mon « enguelade » sur le ton de l’étonnement amusé. Quoi ? Je n’avais donc aucun humour, aucun second degré ? Je montais en épingle un geste affectueux. L’humour, la dérision, c’est le « Ça reste en famille » des harcèlements hors de la famille.

Cependant, dès lors, plus jamais un homme n’a eu le moindre geste déplacé à mon égard (dans ma vie professionnelle). Pourquoi ai-je à 25 ans « baffé » le dragueur de salons ministériels sans hésiter, « marquant » ainsi mon territoire et me prémunissant contre toute intrusion future ?  Parce que je ne me vivais pas comme dominée. Ni en tant que femme, ni en tant que journaliste. J’étais assez sûre de ma légitimité professionnelle, de l’appui de ma hiérarchie, je m’étais assez « déséduquée » à la soumission pour ne pas accepter l’ordre patriarcal.  Mais pour en arriver là, j’ai eu la chance de grandir dans une famille de femmes, de passer par Wellesley Collège (le berceau du féminisme politique aux États-Unis), par une hypokhâgne et une khâgne où 90% des étudiants étaient des étudiantes et de découvrir à Sciences Po à la fois la sociologie et l’histoire du féminisme. Par ailleurs, j’étais à l’époque célibataire, sans enfant à charge et la perspective d’un « lâchage » de ma hiérarchie n’avait finalement qu’assez peu d’implication financière – pas de crédit à payer, pas d’enfant à nourrir. Libre comme l’air, sans charge de famille, je serais allé trouver du travail dans une autre rédaction. J’étais maîtresse de mon destin.

Car là est bien la clef du problème. Toutes ces femmes qui aujourd’hui dénoncent les violences sexuelles sont des cadres : journalistes, médecins (un livre vient de sortir « Sous la blouse » qui détaille la violence entre soignants qui débute dès la fac pour trouver son apogée dans les rapports de grand « patron » à internes, de médecins à infirmières), actrices… Des femmes éduquées, CSP+, comme on dit. Qui ont, ici et maintenant, le pouvoir social de ne plus accepter le harcèlement. Et les derniers rebondissements tels « la ligue du Lol » –  qui a ruiné les carrières de jeunes journalistes à une période où, encore fragiles dans leurs environnements professionnels, elles ont dû résister à des attaques en meute – le montrent bien :  ces femmes, journalistes, blogueuses, dénoncent leurs harceleurs car elles sont aujourd’hui « installées ». Et pourtant, même à présent, alors qu’elles n’ont plus grand-chose à craindre de leurs agresseurs, parler de ce qu’elles ont subi fait trembler leur voix. Finalement, la « ligue du LOL », sous couvert « d’humour » cruel, n’était qu’une tentative de disqualification de concurrentes sur le marché, émergent à l’époque, de l’information sur les réseaux sociaux. Ramener les femmes à leur sexe n’est qu’une manière de les décrédibiliser. Qui a dit que le patriarcat se laisserait museler sans mordre et mordre encore?

Quid de toutes ces femmes « CSP- », harcelées quotidiennement et qui risquent leur peau professionnelle si elles « l’ouvrent ». Entend-on des caissières, des employées, des assistantes ? Notre vision de la violence sexuelle est « pointilliste ». La réalité est finalement beaucoup plus simple : la violence à l’égard des femmes est au cœur de nos sociétés, économiquement (exploitation dans le cadre professionnel et dans le cadre du foyer) et symboliquement. Le sexe n’est, finalement, qu’un prétexte qui assoie le pouvoir des hommes en réduisant les femmes à « leur » usage récréatif.

Il est impossible de séparer la question des mœurs du domaine politique : toutes les sociétés ont été fondées sur des rapports de pouvoir et de domination. L’appropriation du corps de l’autre, que ce soit sous la forme des interdits sexuels ou, au contraire, des excès, ne sont que le symptôme des rapports sociaux dominants. Si ce mouvement reste dans la dénonciation d’une catégorie de harceleurs (producteurs, journalistes, blogueurs etc…) et ne devient pas propos politique, au sens fort du terme, nous allons nous scandaliser, compatir – sans mettre en cause le fondement même de la société et les rapports de pouvoir, donc de domination, qui la constituent.

Prolonger ces mouvements, c’est remettre en cause la totalité des rapports de pouvoir et, donc, le fondement même de nos sociétés. La violence des réactions suscitées ouvre un autre champ au questionnement : notre société, en tant que corps constitué, va-t-elle survivre à cette lumière crue jetée sur sa structure même – intrinsèquement violente ? Sommes-nous assez matures pour sortir de notre caverne, voir la réalité des forces qui travaillent notre monde et en changer la dynamique ? Pourrons-nous, femmes, ne pas nous laisser consumer par le ressentiment, mais construire avec les hommes une société égalitaire ? La boite de Pandore est ouverte, à nous, à présent, de transformer les tempêtes en renaissance.

Céline Lis-Raoux Journaliste, créatrice de Rose-Up association (www.rose-up.fr/) et de Rose Magazine

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