Sonia Rolland & Béatrice de La Boulaye, actrices de Tropiques criminels « Ce binôme s’adapte à la société telle qu’elle évolue »

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Dans la deuxième saison de la série policière de France 2, elles incarnent, l’une la commandante Mélissa Sainte-Rose, l’autre la capitaine Gaëlle Crivelli, des flics qui portent en étendard leur indépendance d’esprit et d’action. Dialogue croisé avec deux interprètes de talent.

Pendant des décennies, la seule recette qui était valable en matière de fiction, c’était d’avoir comme personnages principaux deux hommes ou un homme et une femme. Qu’est-ce que traduit pour vous le fait qu’on mise dans Tropiques criminels sur un tandem d’héroïnes ? Est-on en train de casser les stéréotypes ?

Sonia Rolland : Oui, on est en train de faire une nouvelle proposition. On pose un regard différent sur la notion de tandem, d’équipe. Mélissa Sainte-Rose est une femme structurée, cadrée, qui essaye d’imposer une sorte d’autorité face à une capitaine Crivelli qui lui donne du fil à retordre car elle est peu orthodoxe dans ses façons de faire. Mais dans cette deuxième saison, cette approche arrange Mélissa car les méthodes de Crivelli permettent de détourner l’attention et de voir les détails que l’on ne décèle pas au premier abord

Béatrice de la Boulaye : Ce binôme s’adapte aussi à la société telle qu’elle évolue. Les femmes ont de plus en plus de postes à responsabilité. C’est un modèle inédit de narration mais aussi de société, je crois. Tout ça trouve sa place dans un cercle vertueux

Dans vos carrières respectives, avez-vous avez refusé des rôles justement parce qu’ils cédaient trop aux clichés, sexistes ou autres ?  

S R : On m’a souvent demandé de camper l’autorité. Ça m’éloigne de ce que j’aime vraiment, à savoir la comédie. Là clairement, avec Tropiques criminels, ce sont les situations qui deviennent comiques à travers Mélissa, pas elle qui l’est en soi… Je suis très heureuse d’ailleurs qu’elle se libère dans cette deuxième saison de cette posture hiérarchique face à Crivelli et qu’elle soit plus complice avec elle

En quoi Sainte-Rose et Crivelli déteignent l’une sur l’autre ? La plus anticonformiste est-elle celle que l’on croit ?

B de LB : Ça rejoint votre question précédente. Il n’y pas qu’un seul modèle féminin, il beaucoup de choses différentes dans la féminité. Sur scène, je joue Scotch Brit dans le groupe Airnadette, une sorte de pin-up hôtesse de l’air. Malgré ce style, elle a un côté un peu aventurière, porté sur la castagne. Les clichés, on peut toujours s’en accommoder et les détourner et y apporter d’autres couleurs, d’autres facettes. Ils servent de modèles et de miroirs déformants.

Que disent Mélissa et Gaëlle des femmes d’aujourd’hui ?

B. de LB : Crivelli personnifie la liberté et l’insolence.

S.R : Ce sont deux femmes libres aux approches différentes dans leurs vies professionnelles. Mais finalement, elles se rejoignent sur le terrain de la vie privée car les leurs sont un peu dissolues. Elles les abordent avec beaucoup d’irrévérence. Et ce sont toutes deux des enfants blessées qui nourrissent des femmes aux aspérités bien fortes et aux caractères bien trempés. Elles vivent comme l’entendent mais ne maitrisent pas forcément tout

B de LB : Elles font des bons comme des mauvais choix mais c’est la vie… Dans une bonne série, il faut avoir quelques reliefs. Ce que je trouve aussi très intéressant et innovant, c’est qu’à chaque épisode, on aborde un sujet de société. Nos personnages ont un ressenti, une analyse, quelquefois des batailles, des sentiments d’injustice, au-delà l’enquête.

Dans l’un des épisodes de Tropiques criminels, lorsque sa fille est arrêtée par la police, Mélissa ne se départit jamais de son calme. Quand on lui demande comment elle fait pour rester aussi flegmatique, elle répond « parce je suis une femme ».  Sonia, pensez-vous, comme elle, qu’être une femme, c’est avoir des capacités de recul et de résilience supplémentaires ?

SR : Oui, la prise de conscience a été longue mais on découvre aujourd’hui toutes les responsabilités que cela implique d’être d’un côté une mère, une femme, une super amante et de l’autre, un être hyper raisonnable, qui doit cadrer et offrir de la liberté. Nous sommes tellement multiples. C’est pour ça que je considère que cette fiction est très connectée avec ce qui se passe actuellement.

Il y a deux ans, lors de la première saison, vous estimiez que Tropiques criminels n’était pas féministe mais féminine. N’avez-vous l’impression que c’est un virage qu’elle a pris depuis ? Parce qu’on parle tout de même de choses qui le sont pleinement, notamment de la difficulté des hommes à voir arriver des femmes à des postes de pouvoir ?

SR : Je ne sais pas si on peut parler de féminisme ou du fait de replacer la femme au centre, ce qui n’était pas très familier auparavant… Tropiques criminels, dans ce qu’il traite, fait de la femme un sujet de fond et décrypte tout le retard qu’on a sur cette question-là. On évoque les carences d’une société qui n’a toujours pas compris notre multiplicité. Cela demande de poser à un regard complexe et on le fait encore trop peu aujourd’hui. Nous, dans la série, on a l’ambition d’en parler un peu mieux.

Pourquoi est-ce toujours un problème pour une série de se revendiquer féministe ?  

B de LB : Là, on se retrouve assez, Sonia et moi. Ce n’est pas une difficulté à assumer mais dans ma perception, qui n’est pas forcément celle de la série, la terminaison en -isme induit un peu toujours en opposition à… Or, je pense qu’on raconte tout simplement les femmes telles qu’elles sont aujourd’hui. On ne raconte pas d’empêchements particuliers pour Mélissa et Gaëlle liés à leur condition de femmes. Après, c’est vrai qu’on a la figure du commissaire Etcheverry qui est hyper misogyne et sexiste, parce que cela existe toujours, qu’il est important d’en parler et que lui est dans ce système. Mais ni Sainte Rose ni Crivelli ne sont dans la revendication. Elles ont grandi libres. Sonia et moi avons toujours tendance à vouloir désamorcer ce qui est combattif… Pour moi, la lutte, c’est d’offrir un modèle positif

SR : Vous savez, j’ai été élevée par un papa très féministe qui m’a donné tellement d’outils pour me libérer de toutes ces contraintes et obstacles que j’allais forcément rencontrer en me construisant en tant que femme que du coup pour moi, j’ai toujours tout abordé avec beaucoup de naturel. Il n’y a jamais eu vraiment de barrières et j’ai détruit tout ce qui pouvait être un frein corrélé à cela. Je m’en suis même servi en devenant Miss France. C’était une arme de destruction massive du sexisme. C’est d’ailleurs mon père qui m’a poussée à m’y présenter parce qu’il avait la volonté de me voir aller vers un ailleurs qui se rapprochait des mes rêves de comédienne. Il me disait « il faut que tu l’abordes comme un personnage ». Il pensait que le fait que je le considère comme cela serait la meilleure façon de me protéger. Du coup, j’ai joué le jeu mais ce titre de Miss France n’est pas ancré dans ma personnalité. C’est un rôle parmi d’autres, un avatar ultra-féminin de Sonia Rolland.

Sonia, on qualifie souvent Miss France d’hérésie en matière de féminisme. Comment percevez-vous cela ?

SR : Ce n’est pas incompatible d’être Miss France et féministe, bien au contraire. S’il y a bien un endroit où les femmes montrent de manière décomplexée leur féminité, la défendent de millions de personnes, expriment leur liberté, c’est là. C’est en cela que je trouve que certaines féministes sont limitées dans leur réflexion qu’elles s’en font. Après il y a la dimension des normes auxquelles elles sont soumises. C’est questionnable et on peut en répondre mais en même temps, il n’a jamais été inscrit dans le règlement de Miss France qu’il faut faire une taille 36 ou 38. Dans les régions, les filles qui ont peu de poids ne présentent pas, c’est un conditionnement négatif qu’elle imposent. La preuve, c’est qu’il y a deux ans, Vaïmalama Chaves qui était sublime, ne faisait pas du tout une taille 38 et est arrivée avec ses rondeurs a été élue.  

Sonia, vous dîtes que votre maman vous également a transmis beaucoup de valeurs dans ce domaine. Lesquelles sont-elles ? Est-ce que c’est aussi votre cas, Béatrice, avez-vous reçu aussi ce bagage de la vôtre ?

SR : Oui, elle faisait partie d’une génération de femmes Tutsi au Rwanda qui avait pu avoir accès à l’école car elle avait obtenu des bourses d’études que délivrait l’entreprise hollandaise dans laquelle travaillait mon grand-père. Maman faisait partie des 1 % des filles qui avaient eu cette chance. Et du coup, forte de ça, elle s’est toujours mis en tête qu’il fallait qu’elle réussisse sa vie de manière indépendante et qu’il n’était pas question qu’un mec lui mette des bâtons dans les roues…

B de la B : Chez moi, c’était totalement absent parce qu’acquis. J’ai grandi auprès d’une mère très libre. Elle est orthophoniste-psychothérapeute, elle travaille énormément, part tôt le matin et rentre tard le soir. Mon père est artiste-peintre et est plus naturellement présent. La répartition des tâches était naturellement équilibrée. Ce qu’on peut qualifier de masculin ou féminin est donc assez indéfini dans ma maison… Mes parents ont un peu des deux et j’ai grandi sans jamais connaitre la différence de genre. Je l’ai découverte vers seize ans, en cours d’anglais, avec un article sur l’Inde consacré aux familles qui ne voulaient pas de filles. Ça m’a interrogée. Je n’avais pas assimilé le fait que dans certaines sociétés dont la nôtre, être femme pouvait être un problème. Je suis totalement solidaire de celles dont c’est le cas mais il faut pouvoir entendre que certaines femmes sont moins concernées par ce truc-là. Chez moi, ça motive d’autres forces d’équilibre. J’ai toujours été en grande complicité avec les hommes, eu des associés et des amis hommes. Je suis porteuse de cette complémentarité. Mais évidemment, elle n’est facile à accomplir et possible que quand on a eu une éducation qui va dans ce sens-là. Je m’aperçois à quel point j’ai été privilégie. Du coup, ma mission à moi, elle est moins « couteaux entre les dents » que d’autres femmes qui ont subi des discriminations liées à leur genre mais tout doit s’imbriquer. On est toutes et tous là pour une société équilibrée, qui se respecte.

Veillez-vous à avoir des conversations autour de l’égalité hommes/ femmes, du respect du corps, du consentement etc.… avec vos enfants ?

SR : Moi, j’ai une fille de quatorze ans et une autre de dix. Et évidemment la sexualité est une thématique très importante. On est obligés d’en discuter avec elles parce qu’on sait les dangers auxquels elles peuvent être confrontées. Que ce soit avec Tess ou Kahina, j’ai dû aborder ça assez tôt parce qu’il y a la question du corps, de ce qu’il est préférable qu’elles gardent pour elles. Il faut trouver les bons mots parce qu’il ne faut non plus jeter un tabou sur ce qui pourrait être compliqué à évoquer plus tard. Je veux qu’elles se sentent en confiance…  Mon ainée a quatorze ans et je constate que les ados entrent beaucoup plus vite que nous à leur âge dans ces dimensions. Il faut tout de suite enclencher un dialogue. Et sur le consentement, oui, j’en parle, car la société le fait et nous devons nous faire le relais de manière intelligente pour leur faire comprendre qu’il y a des limites aux choses.

B de la B : La mienne a six ans et demi et pour l’instant, je lui apprends simplement à être libre et responsable, sur tous les terrains, je lui dis qu’elle pourra faire le sport, le métier qu’elle voudra, aimer qui elle le souhaitera. Que c’est elle qui décide, qu’elle est autonome parce que c’est aussi comme ça qu’on m’a élevée. Je suis persuadée d’ailleurs que c’est ce qu’on doit expliquer aux petites filles, qu’elles ne sont tenues par aucun déterminisme.

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : La série Tropiques criminels est diffusée chaque vendredi à 21h05 sur France 2 depuis le 19 février

Vous souhaitez réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons : contact@womentoday.fr

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.