20 October, 2020
HomeJe m'informeSexisme and the city

Sexisme and the city

Leslie Kern se demande comment nous pouvons créer une ville féministe et quels outils les femmes peuvent utiliser pour se soutenir mutuellement.

Les visions d’une « ville non sexiste » sont souvent centrées sur les problèmes des logements, soulignant que l’architecture de la maison familiale traditionnelle est un moyen vraiment inefficace d’utiliser la main d’œuvre et qu’elle maintient les femmes à la maison avec peu de temps ou d’énergie pour d’autres activités. Les projets de logement qui permettraient aux couples de partager le travail de cuisine, de nettoyage et de soins apportés aux enfants sont des caractéristiques communes des conceptions féministes. Une partie du travail consistant à imaginer la ville non sexiste a déjà été réalisée.

Lorsque j’ai commencé mon Master avec un enfant âgé de moins d’un an et que je n’avais pas les moyens de me payer une crèche, je me suis démenée pour trouver le temps de terminer mon travail. Heureusement, j’ai rencontré Anneke. Nous avons suivi des cours ensemble et avons découvert que nous étions toutes les deux les principales responsables de la garde de très jeunes enfants. J’ai commencé à amener Maddy chez Anneke deux jours par semaine et nous avons surveillé les enfants à tour de rôle, tandis que l’une de nous partait quelques heures pour étudier. Le peu de temps supplémentaire accordé par ce que j’aimais appeler « la plus petite coopérative de baby-sitting de la ville » a fait une énorme différence. À l’époque, je pensais que nous étions simplement chanceuses. Je n’avais pas réalisé que nous faisions partie d’une longue tradition de mères et d’autres aidantes qui ont toujours trouvé des arrangements ingénieux pour s’occuper des enfants en ville. Ces pratiques créatives de « débrouillardise » ont inspiré les interventions féministes en milieu urbain depuis le XIXe siècle.

Pourtant, plusieurs décennies après des critiques virulentes sur la façon dont les villes et les banlieues laissent tomber les mères et les autres personnes qui s’occupent des enfants, les mêmes problèmes demeurent. Sous le néolibéralisme, la plupart des « solutions » générées pour ces problèmes ont été basées sur le marché, ce qui signifie qu’elles nécessitent la capacité de payer pour des services supplémentaires, des commodités et le travail sous-payé de quelqu’un d’autre. Très peu de changements ont permis de réimaginer et de retravailler les bâtiments et d’autres aspects des infrastructures urbaines de manière à prendre le travail de soin à la personne au sérieux.

En Europe, les approches d’ “intégration de la dimension de genre » dans la planification urbaine et les décisions budgétaires ont une plus longue histoire. Pour l’essentiel, ces cadres signifient que chaque décision en matière de planification, de politique et de budget doit être considérée en prenant pour point de départ l’objectif de l’égalité des sexes. Par exemple, les décideurs politiques doivent se demander comment une décision est susceptible d’améliorer ou de compromettre l’égalité des sexes. Ces approches poussent les villes à se demander comment les décisions soutiennent ou entravent le travail de soins à la personne qui permet littéralement à la société de fonctionner.

En tant que stratégie centrée sur l’État et « à enjeu unique », l’intégration de la dimension de genre ne peut pas nous mener très loin. Et avouons-le, s’appuyer fortement sur l’État pour une transformation radicale est une perte de temps, et peut être même dangereux pour les populations noires et indigènes et les personnes de couleur qui ont été jugées superflues ou positionnées comme des « problèmes » à résoudre ou à éliminer dans la ville « progressiste ». L’étude d’Isoke illustre le pouvoir de forger des alliances entre diverses communautés pour combattre le racisme, le sexisme et l’homophobie afin de « confronter et transformer [l’] intersectionnalité structurelle » des oppressions dans la ville. Je veux que les villes adoptent des politiques et créent des espaces qui rendent le travail de soins et la reproduction sociale plus collectifs, moins épuisants et plus équitables. Cependant, je sais que nous devons rechercher un changement plus profond et que nous avons des imaginations expansives et libératrices de la ville dans les espaces et les communautés qui pratiquent déjà des façons de s’occuper qui font éclater les séparations binaires du travail rémunéré et non rémunéré, des espaces publics et privés, de la production et de la reproduction sociale. 

À quoi ressemblerait un espace urbain basé sur le soin ? Des espaces basés sur les besoins, les demandes et les désirs des femmes de couleur, des femmes handicapées, des femmes homosexuelles, des femmes célibataires qui s’occupent d’elles-mêmes, des femmes âgées, des femmes autochtones, et surtout de celles pour qui ces identités se croisent ? Il est clair que le temps est venu de décentrer la famille hétérosexuelle et nucléaire dans tous les domaines, de la conception des logements aux stratégies de transport, de la planification des quartiers au zonage urbain. Cela signifie que les urbanistes et les architectes ne peuvent pas prendre l’homme cisgenre blanc et valide comme sujet par défaut et imaginer tous les autres comme une variation de la norme. Au contraire, les marges doivent devenir le centre. Bien que la vie d’une veuve vieillissante dans une banlieue proche et celle d’une mère lesbienne à faible revenu qui loue un logement dans un quartier en pleine effervescence soient différentes, les interventions visant à améliorer l’accès des unes aux services et aux équipements de la ville profiteront probablement aux autres. Des transports accessibles, des trottoirs déneigés, des logements abordables, des salles de bain publiques propres et sûres, l’accès à un jardin communautaire, un salaire minimum acceptable et des espaces communs pour des choses comme la préparation des repas soulageraient les charges de nombreux types de ménages, sans parler de contribuer à d’autres objectifs importants comme la durabilité environnementale.                    

Une ville féministe doit être une ville où les barrières physiques et sociales sont démantelées, où tous les corps sont les bienvenus et logés. Une ville féministe doit être centrée sur les soins, non pas parce que les femmes doivent rester largement responsables du travail de soins, mais parce que la ville a le potentiel pour répartir le travail de soins de manière plus égale. Une ville féministe doit se tourner vers les outils créatifs que les femmes ont toujours utilisés pour se soutenir mutuellement et trouver des moyens d’intégrer ce soutien dans le tissu même du monde urbain.

Leslie Kern est professeure associée de géographie et d’environnement et directrice des études sur les femmes et le genre à l’université de Mount Allison. Ce texte est extrait de son livre Feminist City, qui décrit une expérience pour vivre différemment, vivre mieux et vivre plus justement dans le monde urbain. 

Texte reproduit avec l’accord de l’auteur et de l’éditeur Verso Books. Vous pouvez retrouver ici le texte en version originale.

Share