Serge Hefez « Un mouvement est amorcé sur lequel on ne reviendra pas »

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Responsable de l’unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, ce psychanalyste très médiatique qui vient de publier Transitions, réinventer le genre s’attache depuis des décennies à scruter les transformations intimes de notre société, des mues qu’il perçoit comme des chances et non comme des dangers. Rencontre.

Le mot Transitions que vous employez en couverture de votre livre ne doit pas être compris uniquement dans le sens sexuel du terme ? Ce sont toutes les mutations en général, du féminin, du masculin, des rôles et des constructions amoureuses que vous vous y attachez à y décrire ?

Oui, il y a effectivement quelque chose qui se dissipe de cette bipolarité entre le masculin et le féminin, de cette conception qui voulait qu’il y ait une asymétrie entre les hommes et les femmes et de la domination des premiers sur les secondes. Cela tend doucement à s’effacer. On va vers l’égalité, en termes de salaires, de métiers, de représentations sociales. Un mouvement est amorcé sur lequel on ne reviendra pas. Notre monde était autrefois organisé autour des compétences dites « masculines » et « féminines » qui étaient très cloisonnées et reliées par une complémentarité. Ces deux territoires ne se recoupaient pas. Aujourd’hui, ce qu’un homme peut faire, une femme le peut aussi et inversement. La complémentarité disparait au profit d’un similitude… #MeToo fait partie de cette évolution. Les femmes sortent de la soumission et de l’objectivation auxquelles on les a longtemps contraintes. Au-delà de ça, c’est la métamorphose de toute une société qui s’opère. Les jeunes qui se revendiquent aujourd’hui comme étant en transition ou non-binaires sont le paradigme, l’image de cette évolution profonde. Ils sont en dehors des identités genrées et se définissent simplement des êtres au monde.

Pourquoi défendez-vous l’idée d’une fluidité entre les genres ?

Parce que c’est le contraire de l’étanchéité ! Être en perpétuelle transformation rend la vie plus intéressante parce que cela donne la possibilité de se réinventer. Un individu en changement est traversé par les mouvements du monde qui l’entoure.

Est-ce que vous pensez que sur ce sujet, comme dans d’autres domaines comme l’écologie et l’anti- racisme, les adolescents et les jeunes adultes font bouger positivement les lignes ?

Oui, tout est beaucoup plus ouvert. Cette génération n’est pas forcément plus militante et conscientisée que celles qui l’ont précédée mais elle est moins politisée. Or, on pensait autrefois que la politique était le seul moyen d’agir… Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Désormais, les jeunes décident d’être présents autrement.

Qu’est-ce qui vous parait salutaire dans les luttes féministes actuelles ? Qu’est-ce qui vous parait l’être moins ?

J’adhère à tout, même aux choses parfois caricaturales parce qu’il est difficile de se défaire de cinq mille ans d’oppression. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! En revanche, je suis contre l’essentialisation des hommes et des femmes. Les dresser les uns contre les autres me parait contre-productif.

Pour que la parité s’inscrive davantage dans le concret, les femmes doivent-elles aussi faire de place aux hommes dans certains espaces ?

Oui, tout à fait parce qu’inconsciemment, c’est justement cette question des compétences qui entre en jeu. Depuis toujours, les femmes ont construit les leurs par identification à leur mère et par opposition à leur père. Ça reste très ancré.  Alors, même si les papas actuels sont beaucoup plus présents, ont ce rapport précoce à l’enfant qu’ils n’avaient pas auparavant, cela peut encore se heurter chez certaines de leurs partenaires à des représentations archaïques.

Comprenez-vous la position de certaines personnalités, comme Elisabeth Badinter, qui incarnent pourtant le féminisme et qui ont des mots assez virulents pour critiquer les nouvelles formes de militantisme ?

Elisabeth Badinter est très universaliste et ce qui va à l’encontre de cela la choque profondément. Quand elle assiste à des vagues telle que celle de #Balance ton porc, elle a l’impression que l’on sombre dans des extrêmes qui ne lui correspondent pas.

Pourquoi êtes beaucoup plus optimiste que la moyenne des gens sur la question des rapports hommes-femmes ?

Je le suis farouchement. Parce les garçons qui ont vingt ou vingt-cinq ans en 2020 sont comme « génétiquement modifiés ». Ils se sont profondément remis en question et se sont débarrassés des carcans de la virilité. L’égalité hommes-femmes est pour eux aussi naturelle que l’air qu’ils respirent

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le livre Transitions, réinventer le genre du Dr Serge Hefez est paru le 9 septembre 2020 aux éditions  Calmann-Levy ( 17,90 euros)

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.