Sauver l’humanité de la médiocrité

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Solution miracle d’un ingénieur businessman américain : faire féconder des femmes intelligentes par des donneurs géniaux...

Un caisson bleu s’ouvre en crissant comme une glacière à cornets pistache, et soudain – ô miracle! – le génie s’en échappe comme de la lampe d’Aladin et rebondit lentement, en lourdes volutes de vapeur d’azote, sur la moquette du labo, encombrée de grosses Thermos plastifiées. «Celui-là, c’est un nouveau, susurre Robert Graham, en couvant d’un regard attendri cinq flacons encore fumants de froid extrême. Un scientifique de grande classe, une intelligence exceptionnelle.» Bigre! On s’extasie poliment devant les fioles de sperme congelé surdoué, et anonyme, joliment étiquetées de pourpre.

On accompagne, d’un sourire niais, la jubilation discrète du fondateur du Repository for Germinal Choice, la banque du sperme d’Escondido, village voisin de San Diego la californienne, exclusivement réservée aux géniteurs d’élite, connue, depuis dix ans, pour avoir collecté la précieuse semence de quelques prix Nobel du cru. Dans quel but? Sauver le monde, pardi! Rehausser le quotient intellectuel planétaire par de judicieuses inséminations et freiner l’inexorable glissement du genre humain vers la médiocrité. Généreuse croisade.

A 86 ans, Robert Klark Graham peut se targuer d’avoir personnellement contribué à l’amélioration de l’espèce. Si ses huit brillants enfants, conçus «à l’ancienne» en deux mariages, n’ont engendré que douze petits «aux capacités intellectuelles bien supérieures à la moyenne», l’ingénieur businessman, inventeur millionnaire du verre optique incassable, a su consacrer sa retraite et sa fortune à la production accélérée, sur catalogue, de l’élite du prochain millénaire.

Depuis 1981, le sperme de 50 donneurs successifs, triés sur le volet, de visu, pour leurs «qualités exceptionnelles», a été offert, gratuitement, à 500 mamans au QI élevé, en principe mariées à des époux infertiles. Résultat: 171 marmots des deux sexes. Affichées aux murs, les frimousses malicieuses des futurs génies, tous curieusement blondinets, ensoleillent le Repository, installé à l’angle d’Escondido Boulevard, où deux employées fébriles répondent aux appels pressants des futures mères et gèrent l’expédition dans tous les Etats-Unis, par Federal Express, des conteneurs de sperme cryogénisé.


Pas de doute, le coûteux hobby philanthropique de M. Graham doit cacher une bien ancienne obsession. Le petit Robert avait été choqué par la mort prématurée d’un héros de son village natal, dans le Michigan, un industriel beau, généreux et intelligent comme pas deux, disparu sans laisser de descendance. «Tous ces bons gènes perdus…» Graham en avait alors conçu une passion pour la génétique, étayée par de nombreuses lectures, dont le très contesté Hermann Muller, apôtre de la sélection naturelle, pour enfin publier, en 1971, son propre livre: «L’Avenir de l’homme». Il résume d’une voix suave la pensée maîtresse: «Depuis Cro-Magnon, l’humanité n’a connu qu’un lent déclin.» Entendons-nous: si nos ancêtres des cavernes avaient une si grosse boîte crânienne, s’ils étaient si beaux, intelligents, costauds, et dessinaient si bien les mammouths, c’est parce qu’ils constituaient l’apogée génétique de l’ère des chasseurs, impitoyable pour les idiots, les fainéants et les faibles. Las! l’agriculture, ce protosocialoisme rampant, puis la civilisation moderne se sont chargées d’assurer la survie du plus grand nombre et d’accélérer dangereusement la reproduction des crétins mal fichus, aujourd’hui majoritaires. Il fallait donc agir.


Super Graham a agi, obtenant, à force de flatteries et de recommandations, le sperme de trois des 23 prix Nobel installés en Californie pour le proposer à quelques dames futées de la Mensa de San Diego, le club américain des QI supérieurs. «L’affaire s’est ébruitée, soupire Robert. On m’a ridiculisé et plus aucun Nobel n’a accepté de me parler.» Pis, on l’a traité de nazi: «Injuste! répond Graham. Je ne souhaite pas exterminer les idiots. Je veux créer plus de gens intelligents.»


Inutiles subtilités. Après tout, faute d’avoir jamais trouvé preneuse, le sperme nobélien a depuis longtemps rejoint le tout-à-l’égout, remplacé au catalogue 1992 par une fine fleur plus vigoureuse et moins décorée. «M. Gris-Blanc», par exemple, 130 de QI, major ultra-sportif de plusieurs promos de grandes universités, gratifié d’une «beauté rude, d’une présence impressionnante et d’une ceinture noire de judo». Ou «M. Fuchsia», coqueluche des mamans, champion olympique et écrivain. Ou encore «M. Gris-Rouge», «juif», d’origine germano-russo-hongroise et jeune multimillionnaire, «à l’apparence aristocratique, au QI de 175 et à la personnalité gagnante»…


On s’interroge, tout de même, sur les résultats scientifiques de l’alchimie grahamienne. «L’expérience n’a que dix ans. Trop tôt pour juger. Quant aux enfants plus âgés, ils disparaissent dans la nature.» Graham se contentera des prouesses de Doron Blake, 9 ans, qui, au dire de sa maman psychologue, écrit des programmes d’ordinateur sur une machine à 13 000 dollars et fait payer, détail prometteur, 500 dollars par interview. Ou des nouvelles des jolies New-Yorkaises Leandra et Courtney, poétesses de 7 et 3 ans, qui savent bien comment papa, chaque fois, sur fond de cantiques et de chandeliers vacillants, a mis lui-même dans le ventre de maman la petite graine livrée par Federal Express…


Mais Robert Graham est inquiet: ces 171 enfants ne suffiront pas à changer le cours déclinant de l’histoire humaine. Il aurait rêvé de bataillons de spermatozoïdes intellos et musclés, aptes à satisfaire des légions d’ovules avides, et voilà qu’il peine à renouveler sa réserve de donneurs d’élite. «Ma femme me répète que je suis trop difficile, soupire-t-il. Mais, en fait, pour créer de bons enfants, je ne cherche que des gens intelligents et en bonne santé. Des gens comme vous, comprenez-vous?»

Robert Graham a ainsi dirigé la banque jusqu’à sa mort en février 1997 et les responsabilités ont été transférées à Floyd Kimble, un homme d’affaires de l’ Ohio qui avait manifesté de l’intérêt pour la banque.

Au moment de la mort de Graham, la banque a affirmé avoir produit 229 enfants, dont aucun à partir de sperme n’a été donné par le foyer initial de Graham, lauréats du prix Nobel. À la mort de Kimble en 1998, les parents combinés des deux hommes ont décidé de fermer la banque.

Tous les échantillons de sperme ont été détruits; on ne sait toujours pas ce qui est arrivé aux archives du référentiel.

C’est peut-être vous ?

Sources : série d’articles Slate.com sur la banque de sperme, l’Express, article du Guardian sur l’histoire de Graham et de sa banque Article , BBC Épisode d’Horizon Dépôt pour Germinal Choice –

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