Réseaux sociaux & sanctions envers les féministes : au royaume de l’absurde et de l’invisibilisation

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Ces dernières semaines, des voix qui comptent dans le paysage du féminisme ont été purement et simplement mises sur off sur Twitter et Instagram pour s’être aventurées à poser une question qui fâche. Un passage sous silence qui interroge sur la nature de la politique de modération de ces plateformes, qui ne s’applique visiblement pas de la même manière pour tout le monde… Décryptage.

Les algorithmes des réseaux sociaux ont un sens de l’indignation à géométrie variable. Si sur Twitter, ils ont laissé gazouiller joyeusement Donald Trump pendant quatre ans avant de réaliser douze jours avant la fin de son mandat que la plate-forme avait accueilli pendant tout ce temps un spécimen raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, conspirationniste et magistral inventeur de fake-news et que le comportement en ligne de ce dernier était incompatible avec leurs « règles de fonctionnement », ils ont été étrangement beaucoup plus prompts à voir rouge ces dernières semaines lorsqu’ils ont vu apparaitre la phrase et le # « comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? » dans le tweet de la militante féministe Mélusine_2, dont ils ont supprimé la parution et ont suspendu le compte pendant quelques heures. Ses lignes n’avaient pourtant d’une invective puisqu’elles disaient en substance, en réaction aux mouvements du #MeetooInceste et #MetooGay « Il y a savoir et il y a entendre, lire et compter. Violences sexuelles massives contre les femmes, les enfants et les hommes gays. Et une question de civilisation : comment faire pour que les hommes arrêtent de violer ? ». Après avoir reproduit ses propos, Chloé Delaume, toute récente prix Médicis du roman français pour Le cœur synthétique et l’avocate Elisa Rojas, entre autres, ont eu droit à cette même rétorsion.

Problème technique ou problème d’éthique ?

Si l’on écoute bien la maison de l’oiseau bleu, cette descente au purgatoire numérique serait donc (uniquement) la faute de la technologie. « Nous avons accru notre utilisation du machine learning et de l’automatisation afin de prendre plus de mesures sur les contenus potentiellement abusifs et manipulateurs. Nous voulons être clairs : bien que nous nous efforcions d’assurer la cohérence de nos systèmes, il peut arriver que le contexte apporté habituellement par nos équipes manque nous amenant à commettre des erreurs » a spécifié Twitter France auprès de 20 minutes. En bref, tout perfectionnés qu’ils soient, les bots de Jack Dorsey peineraient à analyser le sens d’une publication dans son ensemble, son niveau de langage, et s’arrêteraient parfois aux mots-clés, potentiellement injurieux ou délictueux, qu’elle contient. Un argument qui ne convainc qu’à moitié quand on sait d’abord que le Twitter de certaines personnalités masculines solidaires, comme Martin Winkler, n’ont pour leur part fait l’objet d’aucune pénalité. « Pourquoi est-ce que vous bloquez des comptes de femmes mais pas le mien quand je twitte « Que faut-il faire pour que les hommes ne violent plus ? » s’est d’ailleurs demandé le célèbre gynécologue et auteur du Chœur des femmes le 24 janvier. Il est donc plus probable, dixit Titiou Lecoq qui a évoqué le sujet sur Slate que ces décisions résultent d’une vague de signalements massive qui pourrait avoir été organisée et menée par des disciplines de la manosphère, dont la plupart des membres disposeraient de plusieurs comptes afin de pouvoir frapper encore plus fort.

Quand Instagram a la punition sélective

Mais Twitter n’est pas le seul réseau social à se montrer incroyablement chatouilleux concernant les messages émanant des féministes. Gala Avanzi, la créatrice du média participatif Sorcière, ta mère ! a vu l’un de ses posts supprimés parce qu’elle y partageait un extrait du livre Moi, les hommes, je le déteste de Pauline Harmange. Au-delà de son cas, tout ce qui contient en règle générale le mot « hommes » semble avoir du mal à avoir à passer à travers le tamis du site du fondé par Kevin Systrom…. En revanche, les hashtags très concentrés en misogynie voire relevant du diffamatoire sur les femmes et les féministes y prospèrent tranquillement « #antifeminism » recense 209 000 publications, « #feminazi » plus de 279 000, sans parler évidemment de tout ce qui y circule en termes de propos masculinistes, qu’ils se revendiquent comme tels ou pas et qui n’est qu’exceptionnellement censuré. Pioché au hasard dans ce merveilleux monde virtuel, un message comme celui du compte Mgtow (pour « Men going their own way » ) qui dit « That bitch tell you she a feminist remind her you’re a masculinist  en français dans le texte « Cette salope te dit qu’elle est féministe , rappelle-lui que tu es masculiniste » est toujours visible sur Instagram où il a été mis en ligne le 29 juin 2019, soit il y a dix-neuf mois… A l’image de ce que relaient beaucoup de féministes qui expliquent que les signalements qu’elles ont pu faire de leur côté, à la suite des insultes qu’elles ont reçues ou carrément aux raids numériques qu’elles ont subis, ont été très peu suivi d’effets car il leur a été répondu qu’ils ne contrevenaient pas à la charte d’Instagram. De quoi donner raison à Gala Avanzi, lorsqu’elle dit « Voilà ce que je retiens de mes années de militantisme sur Instagram : dénoncer les travers et les violences de notre société, c’est non. Continuer de faire l’apologie de la haine de la violence, c’est OK ». En 2021, en pleine lame de fond féministe et comme le déplorait déjà en 2017 et 2018 Amnesty International dans deux rapports Harcèlement en ligne, l’impact inquiétant et Toxic Twitter – A Toxic Place for Women, les réseaux sociaux continuent donc à être pour les femmes et les féministes un champ de mines où il est risqué de mettre les pieds…

Bénédicte Flye Sainte Marie

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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