26 September, 2020
HomeJe m'informeCultureRencontre avec Capucine Delattre, auteure des Déviantes

Rencontre avec Capucine Delattre, auteure des Déviantes

A vingt ans seulement, celle qui entame en cette rentrée la quatrième année de son cursus à Sciences Po signe un premier roman choral mettant en scène trois femmes qui ont « tout pour réussir ». Mais elles décident un jour de sortir des rails afin d’exister autrement…

Au cœur des Déviantes, on retrouve les trajectoires croisées d’un trio d’héroïnes que les événements de la vie vont amener à court-circuiter les projets que leurs proches – familles et/ ou conjoint- avaient planifiés pour elles. Il y a d’abord Anastasia, la trentenaire qui cochait jusqu’ici toutes les cases de la créature perçue comme parfaite – job de killeuse, gros QI et physique sculptural- et que la survenue d’un cancer va dépouiller de tous les artifices et certitudes derrière lesquels elle s’était jusqu’ici barricadée, sa petite sœur Lolita, qui rêve de partir au bout du monde pour mieux se découvrir au lieu d’embrasser les hautes études auxquelles on la destine et enfin, Iris, la meilleure amie d’Anastasia, qui ne peut plus supporter l’amour débordant pour ne pas dire la vénération que lui témoigne son fiancé Grégoire ; une sorte de cage dorée qui l’empêche de respirer et se réaliser avec le « je », au-delà du « nous » de son couple… Des destins qui se rejoindront finalement dans l’échappée belle qu’entreprendront ensemble Iris, Anastasia et Lolita, vers un avenir plein de points d’interrogation. En filigrane, ces Déviantes offrent une réflexion sur les carcans implicites et explicites qui enferment encore les femmes aujourd’hui. Un opus inspiré et joliment écrit (même si l’on aurait aimé que les « révolutions » d’Iris, Anastasia et Lolita fassent encore davantage voler en éclats le conformisme) qui ouvre avec brio la carrière d’écrivaine de Capucine Delattre. Rencontre.

Women Today : Pourquoi le cancer agit-t-il chez Capucine comme un révélateur de ce qu’elle est vraiment ? Parce qu’il la dépouille de toutes ses armures ?

Capucine Delattre : Cela peut paraître surprenant venant de quelqu’un d’aussi jeune que moi mais pour de multiples raisons liées à mon histoire personnelle, j’ai toujours voulu écrire sur la maladie. C’est quelque chose qui m’a beaucoup construite et qui a beaucoup marqué la façon dont j’ai pu percevoir le monde. C’était un thème qui était important pour moi. La maladie, c’est bête et méchant, c’est épouvantable et ça n’a pas de raison d’être… Mais c’est aussi une situation qui opère comme une repriorisation des objectifs que l’on peut avoir. Anastasia constate que tout ce qui pouvait être un peu superficiel, artificiel ou fragile s’effondre tout à coup. Du côté des relations sociales abrutissantes dans lesquelles elle s’égarait, là non plus, il n’y a plus personne… Elle est seule face à elle-même, dans sa version la plus dépouillée. C’est un outil narratif très puissant. Ça met des absolus très puissants sur le personnage.

WT : A travers Les déviantes, souhaitez-vous inciter les femmes à se « décadrer », à s’imaginer ailleurs qu’à la place qu’on aurait tendance à leur assigner naturellement ?

CD : C’est évidemment un encouragement adressé aux femmes, un appel à la bienveillance qui est fait pour leur expliquer que ce n’est pas grave si elles ne sont pas dans la norme car cette norme n’a pas été décidée par et pour elle. C’est l’identité sociale qui l’impose. L’idée, c’est de dire « si vous êtes heureuse dans la norme, restez-y mais fuyez-là si elle ne vous épanouit pas ». Mais ce n’est pas forcément facile de s’en affranchir, on n’en a pas forcément l’énergie ou l’envie. Je ne prétends pas donner de mode d’emploi.

WT : Vous considérez-vous comme féministe ? Parce que le fait de résister aux injonctions est précisément l’un des messages forts du féminisme aujourd’hui ?

CD : Oui, c’est une certitude. Ça fait des années que je m’éduque beaucoup à ces thématiques-là, j’ai énormément lu à ce sujet. L’un de mes premiers essais féministes a été Beauté fatale de Mona Cholet. Je me suis plongée aussi dans de nombreux ouvrages ayant trait à la violence faite aux femmes, à l’écart des salaires, aux communautés masculinistes, à travers par exemple des ouvrages comme celui d’Olivia Galazé, Le mythe de la virilité. Le féminisme est un prisme à travers duquel je considère tout, même s’il me semble essentiel de m’investir dans d’autres luttes sociales et de combattre d’autres oppressions. En revanche, dans mes livres, je fais le choix de ne pas être militante. Quand on est trop radicale, les gens se braquent. Je pense au contraire qu’il faut en parler avec souplesse et ouverture d’esprit. Le roman propose, il n’impose pas…

WT : Quels combats vous semblent prioritaires dans le domaine du droit des femmes et de l’égalité des sexes ?

CD : Il y a un nombre incroyable de chantiers à mener, sur les violences faites aux femmes, notamment sexuelles, la charge mentale et émotionnelle qui leur incombe, les discriminations dans le monde du travail, la socialisation des enfants, la division sexuelle de l’univers professionnel qui fait que les hommes sont plutôt orientés vers des postes créatifs et les femmes vers des jobs répétitifs, la pression à devenir maman, à être une bonne mère et une bonne amante, tout ce qui pèse autour de la vie amoureuse et sentimentale, la prise en charge de la contraception par la femme, le harcèlement de rue, la pression sur le corps, l’incitation à l’hétéronormativité… Il y a beaucoup de choses à construire comme à déconstruire. Mais j’ai de l’espoir, je sens que les choses changent et bougent dans ce domaine.

WT : La rébellion de vos héroïnes reste dans la limite du raisonnable. Vous n’avez pas imaginé les faire encore plus explosives, vos Déviantes ?

CD : Je voulais que cela reste quelque chose de réaliste pour que les lecteurs et les lectrices puissent se projeter et entrer en empathie avec elles, y transposer leurs propres désirs. Ça aurait pu sinon paraître trop fictif. A leur échelle, les pas qu’elles font représentent déjà beaucoup. Et je ne voulais pas faire peser une énième injonction sur Anastasia, celle à bien se rebeller. Elles font ce qu’elles veulent et ce qu’elles peuvent. C’est une première étape qui rend tout possible…

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : Les déviantes de Capucine Delattre, Editions Belfond (17 euros)

Share