À propos de « cancel culture » : qui a peur de Natasha ?

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Une parabole des symboles du passé

Dans le passé comme dans le présent, tant de choses nous déplaisent, nous heurtent, nous révoltent. Au quotidien chacun.e de nous essaie, à la mesure de ses moyens, parfois infimes parfois plus importants, de changer le monde pour le mieux. Nous essayons seul.e.s, nous essayons ensemble, de faire en sorte que le futur soit plus équitable et plus pacifique. More thoughtful, comme on dit en anglais. Plus réfléchi.

Une des questions parmi tant d’autres qui agite le monde en ce moment concerne les symboles du passé, les images du passé – souvent des statues. Car « En ce temps-là, chantait Julos Beaucarne, les photographies étaient en pierre… » Statues d’hommes, le plus souvent, statues de guerriers, d’esclavagistes, de totalitaristes, de racistes, parfois aussi statues d’hommes de bien. Henri Dunant, par exemple. Toutes ces statues nous parlent du passé, de notre histoire certes, mais d’une histoire, essentiellement, que nous voulons renier. Une histoire dont nous ne voulons plus. Et si renverser les statues c’est, pour les uns, obscurcir le sens de l’Histoire, c’est pour d’autres cesser d’honorer, par les représentations statutaires, des personnalités et des symboles que nous haïssons, tout en sachant que l’Histoire continuera d’être écrite dans les livres et que, d’une manière ou d’une autre, les générations futures y auront accès, sans nécessairement qu’elles ne doivent lever la tête et les yeux vers des symboles désormais honnis. Déboulonner les statues est une chose, brûler les livres, ou les interdire, en est une autre. Les livres se doivent de rester l’indestructible trace de la mémoire.

Mais pour d’autres encore, les représentations statutaires et leur devenir et plus complexe. C’est le cas de Natasha.

Natasha ? Une femme, enfin. Une statue de femme. La ville de Gdynia, en Pologne, pendant l’époque stalinienne, érige un monument à la gloire de l’Armée rouge, au centre ville. La statue de Natasha sur un grand piédestal. À Gdynia, tout le monde connaît Natasha. Après la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’Union soviétique, la statue ne sera pas détruite, mais démontée et déplacée vers un endroit plus discret. De cette histoire, l’artiste polonaise Joanna Malinowska et son compagnon C.T. Jasper (Pavillon polonais à la Biennale de Venise en 2015), font œuvre et un puits de réflexions. Invités cette année à la Triennale de Bruges, ils décident de reproduire la statue de Natasha, à Bruges, en Belgique, en 2021. En ce moment même, leur Natasha règne dans les jardins du Béguinage, haut lieu de vie des proto-féministes du XIIIème siècle. L’œuvre s’intitule : Qui a peur de Natasha ? (https://www.triennalebrugge.be/en/installation/joanna-malinowska-c-t-jasper/)

© Joanna Malinowska & C.T. Jasper, 2021

Que nous disent les artistes avec cette œuvre ? Ils nous posent avant tout des questions, avec ironie certes, avec humilité aussi. Ils nous rappellent que nous avons tous des passés qui pèsent lourds sur nos épaules : la Belgique n’en a pas fini avec le colonialisme meurtrier du roi Leopold II, l’ex-bloc soviétique n’en a pas fini non plus avec tous ses fantômes. Les artistes mettent en évidence le besoin de revanche qui nous anime en ce moment de l’Histoire, revanche sur le machisme, revanche sur les totalitarismes du passé, alors que d’autres totalitarismes menacent notre présent. Ils nous rappellent que l’Histoire n’est pas faite d’hommes – et parfois de femmes – en pierre, mais d’humains et de toutes nos contradictions. D’ailleurs, le sculpteur tomba amoureux de son modèle et leur fils nous rappelle leur idylle dans le film riche d’enseignements qui accompagne la statue…

La modèle et la statue, video still © Joanna Malinowska & C.T. Jasper, 2021

Les artistes nous rappellent aussi qu’à l’ère soviétique, les femmes avaient un statut enviable à bien des égards. Leurs droits à décider de leurs corps étaient bien plus progressistes qu’aujourd’hui, notamment en Pologne. Leur Natasha, ainsi, porte un éclair de foudre rouge au côté gauche, symbole de la colère des femmes polonaises d’aujourd’hui devant les nouvelles restrictions extrêmement strictes au droit à l’avortement.

Alors, déboulonner les statues ? Les faire revivre ailleurs, sous d’autres cieux, pour partager une histoire humaine bien plus commune qu’il n’y paraît de prime abord ? Conserver toutes les statues de femmes, ici et ailleurs, pour que nul n’oublie que nous avons nous aussi fait l’Histoire, même si l’Histoire souvent nous oublia ? Transformer la « cancel culture » en une culture du partage des enseignements de l’Histoire, dans l’espoir utopique – dans l’espoir nécessaire ! – d’interrompre les cycles de la violence ? Questions ouvertes auxquelles les artistes ne répondent pas. Mais qui a peur de Natasha ?

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.

Vous souhaitez réagir, intervenir, contribuer, suggérer ? Nous vous écoutons :  contact@womentoday.fr

© Joanna Malinowska & C.T. Jasper, 2021

Vidéo “Qui a peur de Natasha ?” (extrait) :

© Joanna Malinowska & C.T. Jasper, 2021

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