20 October, 2020
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Entretien avec Céline Calvez: « les médias ont le devoir de refléter la société dans son ensemble »

L’invisibilité des femmes. Céline Calvez, députée des Hauts-de-Seine, auteure du rapport sur la place des femmes dans les médias en période de crise, revient sur les réticences rencontrées pendant l’enquête, sur les préconisations et sur la suite.

Comment s’est déroulée cette enquête? 

Céline Calvez: Tout est allé finalement très vite. Ce qui s’est passé durant cette crise, l’invisibilité des femmes dans les médias a été si évident et brutal que cela a suscité de fortes émotions et un sentiment d’urgence. Nous avons tout de suite eu envie d’avoir des chiffres précis pour voir si la situation telle que nous la ressentions était bien la réalité, et la réalité au-delà de cette crise. Quelle était la place des femmes dans les médias, et surtout dans la presse écrite en temps normal? Nous sommes donc tout de suite partis à la recherche de chiffres précis et nous nous sommes rendu compte que notre tâche allait être très difficile! Nous avons dû insister auprès de nos interlocuteurs. 

D’où venaient leurs réticences? 

C.C: De deux niveaux: la peur économique tout d’abord. Compter, donner des chiffres très bien mais comment, avec quels moyens? Mais je dois bien avouer qu’il y a eu aussi et à mon grand étonnement des réactions d’incompréhension. Pour certain.es, la question de la parité n’était clairement pas une priorité à leurs yeux. On me répondait que la priorité des équipes de rédaction devait être donnée à la viabilité de l’information, ce à quoi je répondais que cette même viabilité ne pouvait passer qu’avec une parfaite parité! Comment prétendre offrir une information viable et réelle si on ne représente pas la population dans son ensemble! 

Vous attendiez-vous à des chiffres aussi catastrophiques? 

C.C: Non! Mais finalement, j’ai envie de dire que ce qu’il ressort pour moi de tout cela, c’est l’espoir. Ce que je trouve très réconfortant, c’est de voir les interlocuteurs réagir une fois les disparités pointées du doigt. J’ai vraiment senti un réel besoin d’être guidé. Par exemple, lorsque nous avons dit à RTL que leur matinale ne donnait la parole qu’à 16% de femmes, ils ne nous ont d’abord pas cru! Mais très vite ils ont pris des mesures pour pallier cette situation. 

Parmi les préconisations, on lit dans la presse que le Paritomètre (méthode mise au point par le journal suisse Le Temps) serait votre méthode préférée? Est-ce vrai? 

C.C: Je ne sais pas si j’ai une préconisation préférée parmi les 26 que comptent le rapport. Il est vrai que j’aime beaucoup ce procédé facile à mettre en place, concret et très visuel. Il a le mérite d’exister et d’être reproductible par tous. 

Le but du rapport n’est pas de dire qu’il y a une solution miracle. L’idée est plutôt de dresser un état des lieux et de proposer tout un éventail de mesures possibles, à adapter selon les cas de chacun ou presque. 

Lorsque nous sommes allés voir ce qu’il se faisait dans les pays voisins, nous nous sommes rendu compte que dans aucun pays il n’y avait une solution uniforme mais bien des initiatives individuelles de médias et aussi de beaucoup d’associations. 

L’autre préconisation du rapport qui a été beaucoup repris et commenté dans la presse est le système de bonus-malus. L’intervention de l’Etat est-elle nécessaire selon vous? 

C.C: Vous savez, c’est un argument que j’entends beaucoup: si l’Etat intervient, c’est de la censure! Mais il ne s’agit absolument pas de cela! 

Les pouvoirs publics sont là pour faire avancer les choses un peu plus vite s’il y a besoin. Le rôle des médias est vital pour une démocratie mais si nous avons des médias qui ne représentent qu’une partie de la population, qu’est-ce que cela signifie? Quel message cela envoie-t-il à la population? 

De plus, il ne faut pas oublier que la presse reçoit déjà des aides publiques tout comme l’audiovisuel. Mais la différence jusqu’à présent est que l’audiovisuel est déjà soumis à un contrôle via le CSA alors que la presse écrite est plus libre. Je pense que chacun doit prendre ses responsabilités même si, bien évidemment, la liberté de la presse est et sera toujours une priorité. Le système de bonus-malus est là pour récompenser ceux qui font déjà des efforts et encourager ceux qui sont un peu à la traîne. Mais je tiens à rappeler que ce système ne fait que reprendre des obligations légales de la presse. 

Parlons des autres médias justement. Rendre la presse et l’audiovisuel vertueux est une nécessité, nous l’avons compris. Mais quelle est l’utilité de tout cela si à côté, l’image des femmes dans les clips, les réseaux sociaux ou encore les publicités est désastreuse? 

C.C: Vous avez raison. Pour être honnête, nous nous sommes posé la question au début de notre travail. Mais nous avons vite compris que s’attaquer aux réseaux sociaux était un chantier trop énorme car global et que nous ne pourrions pas le mener à bien. Il y a déjà un travail mis en place pour les publicités. Quant aux clips vidéos, il faut savoir que le CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée) subventionne les clips. Pour moi, il serait totalement justifié que ces subventions prennent en compte le critère de la parité et de l’image de la femme. 

Pour finir, quelle est votre opinion sur le féminisme à l’heure actuelle? 

C.C: Si je parle de mon expérience personnelle, je me rends compte qu’il m’a fallu du temps pour oser dire que j’étais féministe. Et j’ai l’impression qu’il faut sans cesse revenir à la définition de ce qu’est le féminisme. Trop souvent encore, on entend des hommes (et des femmes) dire que les féministes veulent ‘se débarrasser’ des hommes, comme une espèce de vengeance. Mais c’est faux! Être féministe c’est simplement être pour l’égalité femmes-hommes, rien de plus. Il ne s’agit pas d’une pseudo guerre des sexes et ceux qui font penser cela sont dangereux. 

Et je me rends compte qu’il faut être très prudent. Nous vivons une période dangereuse, où une possible régression se fait sentir. Si je prends l’exemple de mon expérience en vie politique, j’entends de plus en plus souvent des discours d’hommes qui ont peur de perdre leurs places, qui se plaignent de voir trop de femmes arriver en politique. Ils accusent les femmes de vouloir les dominer, oubliant tous ces siècles où ce sont les femmes qui ont été soumises! 

Les femmes et les hommes doivent oeuvrer ensemble pour une société plus égalitaire. Ce n’est pas en montant des groupes les uns contre les autres (hommes contre femmes,  courant féministe contre autre courant féministe) que notre société évoluera. Nous avons encore du travail. J’en veux pour preuve une photo qui avait été choisie pour illustrer un article parlant de moi et du travail effectué pour le rapport. Qu’avait-elle de particulier? Eh bien, on me voyait certes mais… au deuxième plan, derrière un homme! Révélateur, non?

Céline Calvez, députée des Hauts-de-Seine, auteure du rapport sur la place des femmes dans les médias en période de crise

Entretien, exclusif, effectué le 19/09/2020 par Anne Bezon, rédactrice en cheffe, Women Today

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