8 August, 2020
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Pourquoi reprocher à des femmes qui ont subi des violences et qui portent plainte de ne pas avoir parlé, de ne pas être parties ?

Ce silence s’explique par la honte et par la peur d’une femme qui est victime d’une relation d’emprise.

Un schéma qui se répète

Le phénomène d’emprise qui est au cœur des violences conjugales est une forme de domination exercée par une personne sur une autre.

L’auteur de ces violences joue sur la fragilité de la victime et le manque d’estime qu’elle a d’elle-même. 

Ainsi, exercer une emprise psychologique signifie notamment :

– maintenir l’autre sous son joug 

– réussir à le dévaloriser au point d’empêcher tout velléité d’autonomie et de départ 

– le blesser au plus profond, même en public, l’isoler de sa famille, de ses amis et de ses relations professionnelles, de sa vie sociale

C’est une technique d’usure, un « goutte à goutte » dévalorisant. 

Le modus operandi est toujours le même. Cela commence toujours par une phase de séduction, puis une alternance de violences et de marques d’affection. 

Après les crises, le calme revient, puis les regrets et le pardon. 

Mais très vite, les auteurs font porter la responsabilité sur la victime puis promettent de ne pas recommencer en lui faisant vivre « une vraie lune de miel ». 

Le même scénario recommence mais les bonnes périodes vont se raréfier. 

Une perte de repères

Ce processus d’emprise entraine chez la victime l’altération de ses capacités de jugement qui la conduit à accepter l’inacceptable. 

C’est pourquoi elles se trouvent dans l’impossibilité de nommer ce qu’elles vivent, de comprendre ce qu’elles vivent.

Elles perdent tout discernement, elles ne pensent plus par elles-mêmes et ne sont plus elles-mêmes. 

Quel que soit le milieu social ou la catégorie professionnelle, l’emprise rend dépendant, impuissant, un état qui empêche de fonctionner normalement. 

Se délivrer de l’emprise prend du temps, et les victimes ont besoin de soutien. 

Partir n’est pas facile, il leur faut du temps, car même si elles décident de le faire elles finissent par revenir auprès de leur compagnon. Ce retour est normal car elles sont tellement conditionnées par ce phénomène qu’elles ne peuvent devenir autonomes facilement. 

La loi du silence provoque chez les victimes de violences un stress extrême qui les place dans un état de sidération et de dissociation.

Elles se trouvent dans l’incapacité de partir ou de déposer plainte, et même si elles finissent par le faire, c’est toujours dans un état de terreur extrême qu’elles franchissent la porte d’un commissariat. 

Former pour mieux aider les victimes

Si les services de police, de gendarmerie et les juges pouvaient comprendre ce phénomène et être formés, les plaintes pourraient refléter davantage la réalité de ce que les victimes ont vécu. Les juges pourraient prononcer des peines ayant un effet dissuasif à l’égard des auteurs de violences conjugales, ce qui éviterait la récidive. 

L’auteur des violences a pu établir cette relation d’emprise parce qu’il s’est présenté sous son meilleur jour à la victime, il la flatte, la complimente, la questionne, elle a l’impression qu’il s’intéresse à elle et se confie. Il gardera précieusement ces informations et les ressortira plus tard pour la détruire. 

Les mots agréables sont suivis par des mots déplaisants, par des humiliations, critiques, dénigrements, menaces,  bouderie, contrôle, messages ambigus, chantage. Ce qu’elle fait ne conviendra jamais.

Puis, les violences physiques finissent par arriver même si les victimes sont dans le déni de ces violences.  Seul un tiers pourra les éclairer sur ce qu’elles vivent réellement. Elles n’en prennent généralement conscience que lorsque la violence se porte sur les enfants.  

Cette emprise survient progressivement, mais plus les victimes restent longtemps avec leur bourreau, plus la violence est forte et moins elles sont capables de partir. 

Le piège est de continuer à vouloir le satisfaire. C’est ce phénomène de « chaud et froid » qui les rend dépendantes et leur fait perdre leurs repères, le piège s’est refermé sur la proie qui est prise dans une toile d’araignée. La personne sous emprise est dépendante du manipulateur, lui obéit pour éviter sa colère. C’est un lien toxique qui se met en place : un lien de dominant à dominé, qui déséquilibre totalement le couple. 

Le 25 novembre 2019, le premier ministre a déclaré dans son discours de clôture du Grenelle des violences conjugales « nous inscrirons dans le code civil et dans le code pénal la notion d’emprise, l’emprise conjugale c’est la prise de possession d’un membre du couple par un autre ». 

Cette proposition de loi visant à protéger les victimes de violences conjugales introduit ainsi la notion d’« emprise manifeste ». 

Ce mécanisme psychologique ne concerne pas que les victimes de violences conjugales mais également celles d’agressions sexuelles et de viols.

La difficulté d’inscrire l’emprise dans la loi civile et pénale est de rédiger un texte qui prévoit une notion psychologique car la preuve de cette notion restera difficile à apporter comme il est difficile aujourd’hui déjà d’apporter la preuve des violences psychologiques. Idéalement, il faudrait réunir des certificats médicaux, des témoignages, conserver des enregistrements, des sms, ce qui n’est pas toujours simple à réunir.

Il serait opportun que le gouvernement prenne conscience de l’importance d’une meilleure formation de l’ensemble des professionnels et de l’institution judiciaire pour une meilleure compréhension de cette problématique.

Janine Bonaggiunta, Avocate au Barreau de Paris

Elle a enseigné de nombreuses années à l’Ecole de Formation du Barreau (EFB).

Elle est titulaire du Diplôme Universitaire de médiateur depuis 2009 auprès de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation.

Elle est par ailleurs coach certifié par l’Académie du Coaching depuis 2011.

Janine Bonaggiunta s’est spécialisée dans la défense des femmes depuis 2011 après une carrière d’avocate en droit des affaires.

Son combat est celui de la protection et de la défense des victimes de violences conjugales et de leurs enfants.

Elle s’engage à adapter sa défense et son accompagnement pour traiter des dossiers sensibles.

Janine BONAGGIUNTA s’est distinguée dans de nombreux dossiers emblématiques devant la Cour d’Assises (affaires Valérie BACOT, Stéphanie BURDIN, Alexandra LANGE, Jacqueline SAUVAGE).

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