« Pour Valérie Bacot, la loi, c’était celle de son bourreau », Janine Bonaggiunta, avocate

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Janine Bonaggiunta – Engagée pour les femmes victimes de leurs conjoints, l’avocate remporte une grande victoire dans l’affaire Valérie Bacot. Après le verdict de la cour d’assises de Chalon-sur-Saône qui a rendu la liberté à sa cliente, elle témoigne.

Janine Bonaggiunta avait déjà été plongée dans un dossier très médiatique : l’affaire Jacqueline Sauvage, cette femme de 65 ans qui, dans un petit village du Loiret, pressa à trois reprises la détente d’un fusil de chasse pour mettre fin à une vie de violences conjugales. Condamnée à dix ans de prison, cette femme détruite par les agissements de son propre mari bénéficia, en 2016, d’une grâce présidentielle totale accordée par François Hollande.

Ce jour-là, Maître Janine Bonaggiunta eut vraiment le sentiment que la cause des femmes soumises à leurs bourreaux de maris évoluait, dans une société française très en retard sur la reconnaissance de ces victimes particulières poussées jusqu’au meurtre par l’énergie du désespoir.

L’avocate vient de vivre, avec sa consœur Nathalie Tomasini, un procès retentissant. Celui de Valérie Bacot, 40 ans, l’une de ses meurtrières pas comme les autres. Condamnée à quatre ans de prison dont un ferme et trois ans avec sursis, la jeune femme est ressortie libre le 25 juin dernier du tribunal de Chalon-sur-Saône après une année de détention préventive. Celle qui l’a défendue corps et âme revient non sans émotion sur ce dossier hors-norme, avec l’espoir que ce procès marquera un tournant dans une cause à laquelle elle a viscéralement lié son destin d’avocate.

On a d’abord envie de vous demander qui était vraiment Valérie Bacot ? Comment aujourd’hui cette jeune femme peut-elle être en passe de se reconstruire après les horreurs dont elle a été victime ?

Elle a d’abord été une petite fille jamais prise en considération. Père indifférent, mère maltraitante. Elle est la cadette d’une fratrie dont le frère aîné lui impose une fellation quand elle n’a que 6 ans. Autant dire que sa vie a vraiment mal commencé, dans un environnement familial très malsain. Sa mère la frappait et pendant ce temps, elle s’occupait avec amour de son petit frère en disant qu’il était sa « bulle d’oxygène ». Subissant le divorce de ses parents, elle profitera aussi, malgré tout, de sa grand-mère paternelle qui était très gentille avec elle, contrairement à sa mère qui avait, en outre, beaucoup d’amants.

Parmi eux, ce fameux Daniel Polette, son futur mari qu’elle va finir par tuer, mais c’est d’abord celui de sa mère. Il entre dans la vie de Valérie qui n’a pas de père, pas de figure paternelle. Elle n’a que 11 ans, et elle le vit bien dans un premier temps, mais très vite, pourtant, il se livre à des attouchements à son endroit, puis à des viols. C’est le début d’un long calvaire. Elle subit parce qu’elle n’a aucun repère, elle est dépassée par les événements, incapable de mesurer la culpabilité de son bourreau ni de prendre conscience qu’elle est la victime d’un pervers sexuel. C’est incroyable, mais elle va finir par l’épouser, accoucher de quatre enfants tous nés de viols, se soumettre à la prostitution qu’il lui impose pendant 14 ans. Si elle finit par le tuer d’une balle de revolver dans la nuque, en 2016, c’est par peur qu’il s’en prenne à ses enfants.

Pour elle, la terrible emprise de son bourreau s’était presque normalisée avec le temps…

Elle n’a connu que ça, avec cet homme qui n’arrêtait pas de lui dire, en plus, qu’elle était trop bête, trop conne. Elle avait fini par penser que c’était de sa faute. Elle ne pouvait rien faire non plus, surtout pas travailler, et elle était contrôlée sur tout et à chaque instant.

On se demande toujours pourquoi une personne qui subit une situation aussi horrible ne prend tout simplement pas la fuite, n’appelle pas au secours…

Lors du procès, l’avocat général a fait lui-même ces observations. Les psychiatres qui l’ont examinée ont conclu que, de toute façon, dans l’état où elle était, il ne pouvait y avoir de tiers entre elle et lui. Même pas la loi ne pouvait intervenir. Pour elle, il n’était pas envisageable une seule seconde d’aller dans un commissariat ou une gendarmerie. Pour elle, la loi, c’était lui. Elle était aliénée, et le psychiatre explique très bien que l’aliéné n’imagine pas le recours possible à la loi.

Dès l’âge de 12 ans, elle est violée par son beau-père, devenu son mari. Il est condamné pour agression sexuelle puis réintègre le domicile auprès d’elle et de sa mère. Pourquoi la justice n’intervient-elle pas ?

Il aurait dû y avoir un suivi, c’est justement ce que je soulève dans le livre. Alors qu’elle n’a que 12 ans, l’une des sœurs de cet homme fait un signalement aux services sociaux. Elles aussi avaient subi des attouchements sexuels et des viols, notamment pour l’une d’entre elles pendant de longues années. Les éducateurs qui ont, en tout cas, qui devaient suivre Valérie, ont été informés des faits. Donc on ne s’explique pas que sa mère ait laissé sa fille en contact avec lui. Personne ne s’en est inquiété.

Après 24 années de souffrance, Valérie Bacot décide de mettre fin à son calvaire en tuant son mari. Que ressent-elle après son geste ?

Dans un premier temps, elle a eu peur. Les experts psychiatres ont expliqué pendant l’audience que cet homme est tellement présent dans l’esprit de Valérie qu’elle pense qu’il n’est pas mort. Elle a le sentiment qu’il va revenir. Ensuite, elle change de maison. Là, elle se sent soulagée, mais jamais totalement parce qu’il la poursuit. Il est tellement omniprésent que quand elle est incarcérée, elle a des cauchemars toutes les nuits. Elle a le sentiment qu’il va surgir. Cet homme est tellement terrifiant qu’il est toujours en elle. Il la hante. Ça prouve le degré de terreur qu’elle a vécu.

Quelle est sa relation avec ses quatre enfants ?

Les enfants de Valérie n’ont jamais cessé d’être proches d’elle. Pendant des années, il y a eu beaucoup de souffrance dans cette famille. Pour autant, ils n’ont jamais failli devant leur mère. Avant et durant le procès, ils étaient extrêmement présents. Et, aujourd’hui encore, ils sont admirables avec elle.

Quand vous entrez dans ce dossier pour défendre Valérie Bacot, quelle personnalité découvrez-vous ?

Un avocat lui avait d’abord été commis d’office. Elle ne voulait pas être défendue. Elle disait : « Je ne le mérite pas, j’ai tué un homme. » Elle était dans la peau d’une coupable, c’est pour cela que la cour d’assises a fini par comprendre que cette femme n’était pas dans la vengeance, mais n’avait tout simplement pas d’autre choix. On a fini par faire appel à moi et à mon ex-associée parce que Valérie avait fini par dire qu’elle ne se sentait pas à l’aise avec son premier avocat. Quand on l’a rencontrée, on s’attendait à voir quelqu’un de soumis, qui ne parlait pas. Elle avait du recul, elle ressentait de la culpabilité, mais elle ne pensait qu’à une chose : comment continuer à s’occuper de ses enfants qui avaient été placés en foyer ?

Le fait de préparer sa défense et la préparer elle-même à cette défense a sûrement pris du temps…

Effectivement, il a fallu du temps pour qu’une relation de confiance s’instaure entre nous. Au bout d’un an, le juge des libertés s’est prononcé pour sa mise en liberté, mais comme le parquet avait fait appel, elle était complètement affolée de se retrouver devant la cour d’appel. Elle disait : « Je ne mérite pas de sortir. » Mais la cour d’appel a confirmé sa mise en liberté et elle a comparu libre, avec un travail énorme de résilience. Elle avait bénéficié, entre-temps, d’un contrat de professionnalisation au sein d’une entreprise de bâtiment. Ce qui lui a profité car son patron a été cité comme témoin et n’a dit que du bien d’elle, allant jusqu’à la présenter comme un élément majeur de sa société.

Le procès, justement, vous l’avez vécu comment ?

Les premiers jours ont été difficiles parce que l’avocat général a été très dur avec elle. Il ne se passait pas un moment sans qu’il lui dise : « Vous pouviez vous enfuir. » En défense, nous nous sommes attachés à démontrer à quel point elle était sous le joug de cet homme.

Peut-on dire qu’en une semaine d’audience, la balance a progressivement penché de l’autre côté, pour faire de la meurtrière une victime et de la victime un criminel ?

Effectivement, mais cette tendance, ce sont surtout les psychiatres qui l’ont inversée. Ils nous ont notamment donné tous les codes pour démontrer qu’une femme comme Valérie était dans l’impossibilité de porter plainte. Les psychiatres ont été notre chance parce qu’ils étaient au fait de ces problématiques d’emprise, de stress post-traumatique, du syndrome de femme battue. Des notions que l’on n’entend jamais en France.

Votre plaidoirie ?

J’avais pesé mes mots, je les avais vraiment réfléchis. J’ai avant tout expliqué la vie de cette pauvre petite fille de 12 ans. J’ai donné des images volontairement crues des agissements de cet homme qui avait 25 ans de plus qu’elle pour faire comprendre l’horreur. J’ai raconté, après l’enfance, une vie conjugale catastrophique. Des humiliations et des menaces tous les jours jusqu’à la prostitution. Avant cette plaidoirie, Valérie avait été parfaite dans la mesure où ses propos étaient tellement empreints de sincérité que personne ne pouvait en douter. Les témoignages de ses frères et sœurs lui ont également été favorables, jusqu’à affirmer que leur maison était « la maison du diable ».

À l’arrivée, un verdict qui, malgré les freins de la justice et de la société française sur ce genre d’affaire, résonne comme une prise de conscience…

C’est vrai, Valérie a quand même été renvoyée devant la cour d’assises pour assassinat. Pourtant, le verdict a été clément. Tout ce qu’elle a vécu dans sa vie a compté, c’est certain.

Janine Bonaggiunta est avocate depuis 1985. Après une carrière en droit des affaires, elle s’est spécialisée dans la défense des femmes. Son combat est celui de la protection et de la défense des victimes de violences conjugales et de leurs enfants. Elle s’est distinguée dans de nombreux dossiers emblématiques dont l’affaire Alexandra Lange et Jacqueline Sauvage.

Elle vient de publier « Journal d’assises » paru en octobre 2021

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

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