Perla Servan-Schreiber « 78 ans, vieillir et vivre »

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Rajeunir est une illusion

WomenToday

Bonjour Perla Servan-Schreiber, pardonnez-moi cette introduction un peu brutale mais je crois savoir que vous n’êtes pas une senior et d’ailleurs que vous abhorrez ce terme ?

Perla Servan-Schreiber

Oui effectivement, vous êtes fort bien renseigné et je vous remercie d’introduire notre discussion par cette notion. J’ai vu naître cette désignation il y a une bonne trentaine d’années. En fait c’est une appellation très astucieusement inventée par un homme de marketing qui avait observé que les gens qui vieillissent constituaient un marché. Marché constitué de toutes ces personnes qui vieillissent, qui sont en forme et qui ont de l’argent à dépenser.

Mais dans la vie normale, c’est à dire la vie non-marchande, senior pour moi n’existe pas. On est jeune, on est moins jeune, on vieillit, on est vieux et on est très vieux.

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78% des Français redoutent de vieillir selon une étude Ipsos datant de 2019. Faut-il vieillir pour ne plus redouter la vieillesse ?

Perla Servan-Schreiber

C’est exactement cela. C’est très bien formulé de la sorte et je peux vous dire pourquoi c’est ainsi. Nous sommes dans cette première génération qui est surprise par cette vieillesse qui n’en n’est pas une. Elle n’est pas en conformité avec l’imaginaire de la vieillesse que nous avons toujours forgé. Ainsi comme cette image de la femme à la ménopause qui cesse d’être une femme puisqu’elle ne peut plus enfanter. Dès cet instant, elle se retire gentiment de la vie active, n’a plus d’ambition, ni de séduction et ni de vie sociale reconnue. Cela résulte en un retrait de la vie. Ma grand-mère était ainsi et ma mère aussi.

A ma génération cela n’existe plus à une très grande majorité puisque mon livre ne prend en compte, et c’est un parti pris car je n’ai pas la compétence de parler d’autre chose, que des personnes en bonne santé. Il est très important de le dire car évidemment sinon cela change tout. En fait, la maladie est quelque chose qui sanctionne beaucoup plus une personne dans son activité et dans sa liberté que la vieillesse.

Je prends en compte dans ma réflexion les personnes en pleine santé, et j’ai la chance d’appartenir encore aujourd’hui à cette catégorie, qui peuvent poursuivre une activité. Ce sont des femmes qui sont tout à fait présentables, actives, entourées et aimantes.

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Dans votre culture, la culture marocaine, le vieux sont des personnages respectés, consultés et choyés. La culture occidentale n’est-elle pas aux antipodes de cette culture ?

Perla Servan-Schreiber

Elle est assez, hélas, aux antipodes de cette culture même si cela dépend bien évidemment des familles. Mais grosso-modo ce qui me frappe, ici surtout, c’est que l’on fréquente peu les vieux de sa propre famille.

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La vieillesse est-elle plus angoissante chez les femmes que chez les hommes ?

Perla Servan-Schreiber

Cette vieillesse est plus angoissante pour deux types de raisons. La première est la solitude et l’isolement liés à l’espérance de vie des femmes qui reste encore bien supérieure à celle des hommes. La deuxième c’est que les impératifs esthétiques que l’on assigne à une femme sont beaucoup plus lourds que ceux que l’on assigne aux hommes.

Et de surcroît il reste encore essentiel dans notre société, malgré de modestes avancées, qu’il est bon qu’une femme soit jeune et belle.

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Vous appartenez à cette nouvelle génération des baby-boomers qui, aujourd’hui, découvrent une nouvelle forme de vieillesse. Comment définissez-vous ce nouvel âge ?

Perla Servan-Schreiber

Ce nouvel âge c’est tout simplement une première vieillesse. En schématisant il y a la première vieillesse et ensuite la grande vieillesse. C’est le philosophe François Jullien qui qualifie joliment cette première vieillesse de « seconde vie ». Et c’est exactement ce qui se passe. J’ai le sentiment de vivre une seconde vie puisque je suis toujours active, entourée, que j’ai des amies qui ont aussi bien la moitié de mon âge, que mon âge ou davantage. Donc il y a aujourd’hui tous ces échanges qui maintiennent la vie, l’activité et la curiosité. Mais surtout maintenir le lien avec les autres.

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Vous pensez donc que “L’âge a rajeuni” comme le disait avec humour le sociologue Serge Guérin ?

Perla Servan-Schreiber

Évidemment que l’âge a rajeuni. Si on m’avait dit, à 20 ans et que à bientôt 79 ans, je serais toujours aussi active, curieuse, autonome et aimante, j’aurais ri. C’était inimaginable. C’est une première dans l’histoire de l’humanité.

Et ce qu’il y a de plus difficile à changer c’est l’imaginaire de la vieillesse.

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Pour vous il est donc hors de question de rajeunir. Quelle est la différence entre rester vivante et rester jeune ?

Perla Servan-Schreiber

Rajeunir est une illusion. Qui a jamais rajeuni ? Personne. On peut se faire tirer la peau, les seins, les fesses, les yeux… On peut tout à fait faire illusion de jeunesse mais personne, jamais, n’a rajeuni.

On peut être jeune d’esprit, continuer à s’intéresser à beaucoup de choses mais rajeunir est une porte ouverte au désespoir. Tôt ou tard on réalise que cela n’est pas possible. En revanche, on peut joliment et agréablement vieillir tout en restant en lien avec les autres.

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Vous privilégiez donc “l’acceptation joyeuse de la réalité” à « faire la guerre à son âge » ?

Perla Servan-Schreiber

Cette phrase est celle d’un maître indien Svâmi Prajnânpad. Il disait vivre c’est de toute façon et à tout âge l’acceptation joyeuse de la réalité. C’est quelque chose qui a un écho en moi extrêmement profond. Non que j’y parvienne toujours, hélas, mais c’est un horizon.

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Votre mari disait « Nous sommes passés du mot à l’image ». Cette image ne vient-elle pas brouiller les relations humaines et renforcer cette solitude ?

Perla Servan-Schreiber

Oui puisque la dimension physique, esthétique est absolument dominante, écrasante. Nous étions dans la civilisation du mot et nous sommes aujourd’hui dans la civilisation de l’image et on ne peut pas nier celle-ci. Il faut simplement savoir prudemment s’en servir et ne pas en être esclave.

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Malgré votre sérénité, ne ressentez-vous pas des inquiétudes pour vos petits-enfants compte tenu des bouleversements climatiques et géopolitiques ?

Perla Servan-Schreiber

Je suis totalement angoissée pour mes petits-enfants. J’ai appartenu à cette génération de la parenthèse enchantée où il y avait la pilule et pas le sida. Une époque où il n’y avait pas la terreur que la planète explose en plein vol et de toute façon nous n’en avions aucune conscience. Désormais tout est problématique, rien n’est prévisible et même trouver du travail est devenu une aventure pour chacun d’entre eux.

Donc bien entendu que je suis inquiète. Je suis surtout très attristée que ces jeunes ne puissent pas vivre une jeunesse totalement épanouie et sereine pour l’avenir.

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Le conseil que vous donneriez aux jeunes femmes est-il toujours « Ne demandez pas votre chemin vous risqueriez de ne pas vous perdre » ?

Perla Servan-Schreiber

Vous avez raison de reprendre ce très joli proverbe indien. Mais oui certainement mais je ne sais pas si cela serait une priorité. Mais je veillerai toujours à dire aux gens qu’il est important qu’ils soient aimables pour pouvoir être aimés. Je crois que c’est la chose essentielle qui nous maintient en vie.

Propos recueillis par Michael John Dolan

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons :   contact@womentoday.fr

Perla Servan-Schreiber est née au Maroc. Après des études de droit et de sciences politiques, elle a travaillé vingt ans dans la presse féminine (ELLE, Marie Claire). Avec son mari, Jean-Louis Servan-Schreiber, elle relance Psychologies en 1998 et lance CLÉS en 2010, toujours dans ce but de transmission pour mieux vivre sa vie et lui donner du sens. Elle est auteure de 6 essais : Le Métier de patron (avec Jean-Louis Servan-Schreiber, Fayard, 1990), La Féminité, de la liberté au bonheur (1994), Nourrir de plaisir (1996), chez Stock, et chez Flammarion : Ce que la vie m’a appris (2017), Les Promesses de l’âge (2018) et de 7 livres de cuisine, dont Le Bonheur de cuisiner (La Martinière, 2010) et Enjoy ! Mes recettes pour grandes tablées (Flammarion, 2019). Elle a publié aux Éditions de La Martinière Mes77 secrets de vie en 2021 et Mes 30 recettes d’été en 2022, avec un très joli succès sur les tables de librairie et une belle aura médiatique. Les 3 âges de la vieillesse est publié en septembre 2022.

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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