Paul Sanfourche « Loana est au centre de toutes les thématiques des violences faites aux femmes »

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Jamais les moindres faits et gestes d’une personnalité n’auront été autant scrutés, disséqués et critiqués que ceux de l’ex-gagnante de Loft Story. Une attitude, miroir de la misogynie de nos médias et de notre société, que s’est employé à analyser le journaliste, auteur et réalisateur Paul Sanfourche dans Sexisme Story, le livre qu’il lui a consacré, à mi-chemin entre la biographie et l’essai.

Pourquoi cette jubilation malsaine qu’ont ressenti les Français à la voir s’exhiber avec Jean-Edouard dans Loft Story s’est-elle doublée d’un sentiment du même type à la voir tomber de son piédestal ?

Il y a un double mouvement concernant Loana. Il y a d’abord la fascination liée aux corps des femmes. Il faut savoir qu’en l’intégrant dans le programme, Endemol avait en tête les archétypes que sont Marylin Monroe et Pamela Anderson, des figures qui remportaient l’adhésion du public. Elle répondait parfaitement aux exigences du male gaze, ce regard masculin dominateur qui fait des femmes des objets de désir et de plaisir. S’il a été limité dans le temps, le phénomène des bimbos a été la parfaite incarnation de cette oppression. A l’entrée dans le jeu, la production lui avait d’ailleurs conseillé de mettre la tenue la plus sexy possible. C’était censé être la « Paméla du 06 » Et c’est cette plastique qui lui a permis de dépasser les hommes et les autres femmes et d’accéder à la célébrité et à la richesse. Mais ensuite, on lui fait payer cela, on se venge et on lui fait ravaler cet ascendant qu’elle a pris. Après l’avoir adorée, on adore la détester, comme on l’a fait avec d’ailleurs avec d’autres jeunes filles comme Britney Spears. La société du spectacle aime beaucoup brûler ses idoles… Et il y a donc en plus dans cette attitude un fond sexiste, un rejet du pouvoir que ce corps peut exercer.

De quoi Loana est-elle symbole ? D’une société qui inonde les femmes d’injonctions et qui ne les accepte que la mesure où elles obéissent aux normes édictées par les hommes pour les hommes ? Ou carrément de tous les maux du patriarcat ?

Elle est au centre de toutes les thématiques des violences faites aux femmes. Elle est très emblématique de cela. C’est d’ailleurs intéressant de voir -alors qu’on connait ça depuis longtemps puisque le récit des sévices que lui a infligés son père figurait déjà dans son autobiographie-, que ça n’a jamais éveillé beaucoup d’empathie à son égard, même aujourd’hui, à la lumière post-#MeToo. C’est un bon exemple de sexisme ordinaire qui est démultiplié par les médias. Il y a également un peu de classisme dans ce comportement, sachant qu’elle vient d’un milieu populaire et qu’on lui a collé l’étiquette de la Cosette… Et effectivement, plus largement, cela répond à une logique patriarcale. On se contente d’utiliser ces jeunes femmes comme des produits marketing. Puis on les stigmatise toute leur vie et on estime que c’est bien fait pour elle lorsqu’elles ont des problèmes…Pour espérer mettre fin un jour à ce fonctionnement, il faut oser se regarder soi-même, se remettre en question et ne plus être dans la fuite.

Peut-on dire qu’au début de sa carrière, son corps a-t-il été une arme pour renaitre mais que celui-ci s’est retourné contre elle ?

Il ne s’est pas retourné contre elle, il lui a permis de reprendre en main sa vie après l’adolescence traumatique que son père lui a fait subir. C’est d’ailleurs pour y échapper qu’elle s’est construit physiquement un nouveau personnage. Elle a été très loin dans le dépassement d’elle-même et a montré une grande force de caractère. On rigole des bimbos mais sans prendre la mesure de tout ce qu’elles font pour le devenir ! Donc, ce n’est pas son corps qui s’est retourné contre elle mais bien la société. 

Vous citez dans votre ouvrage une étude qui témoigne du fait que les enfants confrontés aux violences conjugales de leurs parents ont plus de risques que les autres d’en subir lorsqu’ils seront adultes. Est-ce que comme Laëtitia Perrais, dont Ivan Jablonka a décrit la trajectoire dans le livre du même nom, Loana a été enfermée dans un déterminisme ?

Non, je ne parlerais pas d’emprisonnement. Au contraire, Loana a réussi dans son parcours à briser certaines chaînes. D’ailleurs, elle reconnait que le Loft a changé sa vie. Elle a donc choisi son destin. Elle est partie de rien et ça ne l’a pas empêchée d’accéder à une certaine forme de réussite.

Pensez-vous que dans l’image qu’on se fait de Loana, il y a un peu d’elle où nous sommes très loin de ce qu’elle est vraiment ?

On n’a accès qu’à une partie d’elle, celle qu’elle veut bien montrer. C’est ce que le psychiatre Serge Tisseron nomme l’extimité. Quand on pense à Loana, on a tendance à se baser sur des stéréotypes, ceux de la blonde bimbo et de la star déchue. Après avoir rédigé ce livre, je la connais un peu mieux, même je sais que c’est impossible de saisir entièrement la complexité d’une personne. Et à mon sens, on a une vision beaucoup trop monolithique de Loana. La concernant, il faudrait rajouter des nuances à la palette des couleurs.

Comment passe-t-on du jeune homme qui, en 2001, exultait lorsqu’il contemplait les ébats de Loana et Jean-Edouard dans la piscine de Loft Story à celui, conscient des problématiques féministes que vous êtes aujourd’hui ? Comment déconstruit-on ses certitudes et ses réflexes ? Qui vous a guidé sur ce chemin ?

Il y a plusieurs réponses à cela. L’élément déclencheur a d’abord été #MeToo. Ce mouvement pousse à la remise en question, du moins ceux qui veulent bien s’emparer de ces questions. Ma compagne qui est très féministe m’a aussi beaucoup fait évoluer. Grâce à elle, je pense être davantage dans l’écoute. Au-delà de ça, le travail d’écriture documentaire s’est révélé être assez analytique. Au départ, j’avais une connaissance assez limitée de ces enjeux-là. Mais petit à petit, on change… C’est d’ailleurs pour cela que j’ai choisi de me mettre en avant dans le livre parce que je trouvais indispensable d’exposer mon propre sexisme. Il est temps que les hommes s’auto-régulent et qu’ils en finissent avec cet humour de vestiaires et cette fausse solidarité masculine.

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le livre Sexisme Story, Loana Petruciani de Paul Sanfourche est sorti le 4 février dernier aux éditions Seuil (19,90 euros)

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