Pascale Costa « Ennemis Intimes, chroniques de femmes sous emprise conjugale »

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Women Today : Pascale, vous avez écrit un livre qui relate des chroniques de femmes sous emprise conjugale, quel a été le déclencheur de cette envie d’écrire sur ce sujet douloureux.

Pascale Costa : J’ai moi-même été victime d’un manipulateur, plus communément appelé pervers narcissique durant mes années de vie conjugale et l’écriture de ce livre a fait partie de ma thérapie. Elle m’a permis en quelque sorte de me libérer de l’emprise qui a duré au-delà de ma séparation.

WT : Les situations que vous décrivez sont assez poignantes, parfois même glaçantes, on arrive à se mettre dans la peau de ce que vivent ces femmes au quotidien, comment arrive-t-on à survivre à une telle épreuve et comment arrive-t-on à la supporter souvent des années ?

PC : Vous avez raison de parler de survie car c’est bien de cela dont il s’agit. Durant la relation on se met dans un état qui vous oblige à vous dédoubler afin de vous protéger. J’entends par là que pour survivre aux crises régulières, inéluctables et qui vont souvent crescendo, on adopte une attitude qui consiste à s’auto-anesthésier afin de diminuer la douleur que provoque la souffrance infligée par l’autre. On se met dans un état proche de l’amnésie afin d’oublier ce qui vient de se passer. C’est comme un déni en quelque sorte sinon c’est insupportable.

Et le phénomène est d’autant plus pernicieux que même si vous savez que cela vous fait du mal, c’est souvent comme une drogue, dont vous êtes dépendante, qu’on vous a inoculé en doses graduelles et homéopathiques et auxquelles vous vous êtes habituée et donc que vous finissez par supporter.

WT : Quand on est étranger à ce phénomène d’emprise psychologique on a du mal à comprendre comment on peut en arriver là, surtout comment on supporte l’insupportable que vous décrivez dans vos chroniques. Comment expliquez-vous qu’on puisse laisser faire jusqu’à parfois se laisser mourir de désespoir.

PC : L’emprise est un phénomène encore peu connu et reconnu notamment par les pouvoirs judiciaires – police, gendarmerie, juges – c’est extrêmement pernicieux parce qu’il n’y a, dans la plupart des cas, sauf quand il y a aussi violence physique, aucune trace apparente de la violence infligée à l’autre.

La violence est essentiellement psychologique mais elle est dévastatrice car elle entraine non seulement une dévalorisation de ses propres capacités, mais de ses propres jugements, souvent la victime finit par se demander si ce n’est pas elle qui devient folle.

L’autre coté pervers et pernicieux que je décris dans mes chroniques est que le bourreau, on peut l’appeler ainsi, agit la plupart du temps en huis clos, à l’insu des regards extérieurs (famille, amis, enfants), donc sans trace apparente et sans témoin il est très difficile pour la victime d’être reconnue comme telle.

WT : Comment expliquez-vous que ce phénomène soit de plus en plus dévoilé aujourd’hui.

PC : Je pense que nous avons la chance de vivre à une époque où les langues se délient et les mouvements féministes tels que Meetoo etc.. ont contribués à aider les femmes à sortir du silence.

WT : Comment expliquez-vous ce phénomène de l’emprise que peuvent exercer certaines personnes sur d’autres ? Et surtout comment se manifeste-t-il concrètement ?

PC : Je ne suis pas psychologue, je ne décrirais pas par conséquent ce phénomène d’un point de vu médical, cependant il est clair que j’ai pu observer et moi-même vivre des situations similaires qui traduisaient ce phénomène. Le processus de l’emprise se traduit souvent de la même façon, en plusieurs étapes successives, à savoir : la phase de séduction, la phase des premiers troubles ressentis, puis celle des manifestations de la personnalité perverse, suivie des premières résistances de la victime, de l’escalade de la violence de la part du pervers ( insultes, chantage, humiliation, harcèlement, menaces, colères, coups..) , puis tentatives de ruptures, jusqu’à la soumission ou la destruction physique ou morale de l’autre.

WT : Sommes-nous toutes et tous – on sait que certains hommes aussi sont victimes de femmes perverses narcissiques- des victimes potentielles ou bien y a-t-il selon vous des personnalités plus à risque que d’autres ?

PC : Encore une fois je dirais ce que j’ai pu observer, les victimes que j’ai interviewées sont souvent des femmes avec une grande richesse intérieure, qui sont très aimables, avenantes, douées d’une grande empathie mais qui ont une certaine vulnérabilité, et les pervers sont très doués pour détecter ces points de vulnérabilité et s’y infiltrer en se présentant comme la personne qui pourra en quelque sorte les sauver ou bien combler leur manque quel qu’il soit.

Donc pour répondre à votre question, toute personne qui se sent vulnérable ou avoir une faille peut devenir une proie potentielle pour un PN.

WT : Quelles sont d’après vous les lacunes de la société envers cette prise en compte de ce phénomène ?

PC : Le phénomène tend à être décrit et identifié, cependant les psys parlent encore de troubles de la personnalité, ce qui a mon sens est un véritable euphémisme quand on sait que par exemple, d’après des enquêtes faites par des équipes du journal Le Monde, celles-ci ont démontré que 100% des féminicides commencent par une emprise psychologique.

Ce phénomène est donc extrêmement grave car les conséquences peuvent aller jusqu’à entrainer la mort ou le suicide de la victime. Et quand la seule issue possible est la fuite, il faut imaginer combien il est difficile de partir quand on laisse derrière soi un foyer, ou bien des enfants. Et là commence le parcours du combattant pour se défendre et faire valoir ses droits, alors que justement les preuves matérielles sont difficiles à rapporter.

C’est d’ailleurs pourquoi on ne le répètera jamais assez mais il faut systématiquement porter plainte dès que l’on est victime de violences psychologiques et bien évidemment physiques, car elles permettront d’étayer un dossier le moment voulu.

Mais là encore, combien de femmes se retrouvent au commissariat et abandonnent leur déposition, soit par manque de formation ou de compréhension de la situation de la part de leurs interlocuteurs ou pire parce que leur conjoint les a menacées, si jamais elles allaient porter plainte.

WT : Quel message souhaiteriez-vous faire passer pour que ce fléau soit pris en compte par notre société et nos pouvoirs publiques ?

PC : Il faudrait que les femmes victimes d’emprise et de violence psychologique puissent être entendues, et pour cela que des media comme le votre n’hésitent pas à en parler afin de leur montrer qu’elles ne sont pas des cas isolés.

Que ce fléau, qu’est l’emprise soit considéré comme de la violence psychologique, afin que les victimes soient enfin reconnues et défendues et les bourreaux considérés comme tels. J’ai souhaité pour ma part apporter ma pierre à l’édifice, j’ai envoyé mon livre à la ministre chargée de l’égalité entre Hommes et Femmes, Madame Elisabeth Moreno et j’ai été saluée pour mon engagement pris dans ce combat contre les violences faites aux femmes.

J’ai l’impression d’avoir été entendue, espérons que mon livre pourra servir et faire avancer cette cause.

Pascale Costa, auteure de « Ennemis Intimes, chroniques de femmes sous emprise conjugale » disponible en cliquant sur ce lien.

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