« Pas sur la tête ! C’est dangereux… ! »

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« Pas sur la tête c’est dangereux ! » … Cette injonction, cette phrase, si froide d’émotion, cogne ma mémoire. La douleur, l’incompréhension, la colère…puis le silence… Maman, pourquoi n’as-tu rien fait ?

Qu’est-ce que ça te faisait à toi de le voir et de l’entendre m’anéantir ?

« C’est dangereux ! » disais-tu……Oui c’était dangereux, mais pour qui ? Pourquoi ?

 J’avais peur de mourir, je voulais fermer les yeux pendant le spectacle de violence physique qu’il te donnait à voir, son regard haineux me transperçait le corps. Puis il y avait l’après…l’inceste. Les viols. Tu ne voulais rien voir. Rien entendre. Et pourtant tu savais.

Je me souviens des spectacles de fin d’année que tu offrais au regard de la famille et dans lesquels mon frère et moi étions tour à tour des clowns, des cow-boys, des indiens, plumés ou non, et surtout…des marionnettes. Des pantins sans parole qui se mouvaient au rythme d’une douce berceuse monocorde et monotone. Ces pantins que mon frère et moi étions dans ces spectacles envoûtaient notre famille… Parfois, sous les ordres de ma mère, j’étais celle qui jouait le rôle du marionnettiste à sa place, et j’animais le corps de mon frère à l’aide de ficelles accrochées aux extrémités des membres de ce dernier.

Tu m’embarquais dans tes envies d’être en représentation mais je n’aimais pas ça et tu le savais. Ce n’était pas mon désir mais le tien. Je cédais et jouais dans tes mises en scène, je me costumais… Enfin, tu me costumais, tu me maquillais.

Tu me disais que si je refusais ces maudits spectacles familiaux de Noël, tu ne me parlerais plus, tu m’en voudrais, tu ne « supporterais pas cette trahison » …

Alors sur mon visage les contours rouges-blancs-noirs du sourire d’un clown.

Toute l’emprise était concentrée sur ce sourire figé que tu avais peint sur mon visage, décidant ainsi de l’expression émotionnelle du personnage que j’allais jouer.

Tu as peint une émotion de joie sur mon visage, mais puisque l’expression de mon regard m’appartenait, alors j’ai tenté ce jour de Noël, d’y faire refléter tout le désespoir d’une petite fille de huit ans. Personne n’a rien vu. J’entendais de ma famille : « Tu ne peux pas arrêter de faire la gueule ? Tu n’es vraiment qu’une capricieuse, tu ne te rends vraiment pas compte de la chance que tu as ! »

Les applaudissements de la famille : que de reconnaissance, que de compliments. TON spectacle avec TES petits acteurs ! Tu en étais fière. Qu’étais-je dans ce moment-là ?

Je ressentais ce maquillage alourdir ma peau, me plonger dans le silence, recouvrir la vérité, celle que tu masquais, celle que tu sublimais dans des représentations familiales et dans une vie sociale où personne ne se doutait de ce qui se tramait, ni le soir ni la nuit.

Et à l’école, je poursuivais ton travail de travestissement de la réalité : je travaillais. Ainsi, personne ne me remarquerait. Ainsi, mes résultats ne seraient pas une excuse pour me frapper ou abuser de moi.

Spectatrice de votre violence sanglante, terrifiante animale, le silence était tout à la fois mon piège et mon refuge. Le silence pour ne plus rien entendre, ni ces cris liés à votre violence dans votre couple qui s’abattait aussi sur moi. Le silence pour ne plus rien entendre du plaisir qu’il prenait la nuit à m’anéantir. 

Les coups reçus, donnés, les brimades, les mots qui blessent, qui tuent, les mains qui étranglent, qui touchent, les corps qui s’entrechoquent et qui se mêlent, passion et haine, que pouvais-je faire pour me sauver et te sauver Maman ?

J’ai souvent pensé et fantasmé te sortir de là. Je ne savais pas comment, certainement en t’écoutant sans relâche, en t’accordant un petit coin de mon lit pour que tu t’y reposes et t’apaises après la bataille.

J’avais mal, je souffrais de tes silences, de tes souffrances mais des miennes nous ne parlions pas. Je n’existais pas en tant qu’enfant n’ayant pas à voir ça ni à subir le reste.

Tout est confus et si clair : ma terreur et mon hypervigilance qui figeaient mes mouvements.

Le silence général quand il claquait la portière de sa voiture, ses pas lourds, qui résonnaient si proches au sous-sol, sa quinte de toux habituelle et le timbre de sa voix. Enjouée ou sèche, la tonalité et la façon avec laquelle tu y répondais indiquaient le destin de la soirée.

Un baiser, vos baisers, il se hâtait ensuite pour se laver les mains. Un lavage très minutieux, quasi chirurgical, des paumes de la main aux ongles jusqu’aux avant-bras enduits de mousse censée purifier ces mains qui frappent, qui touchent, qui étranglent.

Tu continuais la préparation du dîner dans un silence pesant, si lourd…

Au fond, si je refusais tes spectacles, j’avais plus à perdre qu’à gagner : en te perdant, Maman, ne me restait plus que Papa…et ses colères…et les nuits qu’il passait dans ma chambre.

La survie valait bien un costume de marionnette de fin d’année.

La tragédie était moins présentable et représentable que le comique de nos spectacles de fin d’année, mais elle aurait au moins eu le mérite d’être vraie.

Ne plus exister à partir de l’instant où il franchissait la porte, se faire silencieux, semer au regard de la famille des faux-semblants et paraître avoir du bonheur à revendre. Déstructurante mascarade dans laquelle tu m’emprisonnais déniant la gravité des actes comme ce jour, après l’école, où j’ai tenté de te faire entendre ma détresse : « Non ma fille un enfant maltraité ce n’est pas ça, il se fait frapper tous les jours et ignore pourquoi. »

Cette phrase a semé la confusion en moi. J’hésitais entre te croire et refuser de toutes mes forces ces mots avec lesquels tu tentais de me convaincre que tout ce que je subissais presque tous les jours était normal. 

Aucun mot n’était posé sur ce qu’il me faisait subir le soir, aussi loin que je m’en souvienne, la peur et l’anéantissement avaient remplacé les larmes et la parole : le souvenir de ma tête enfouie pour tenter de me réfugier dans le sommeil. J’avais 4 ans.

Cet oreiller était tout à la fois mon ami pour tenter de m’apaiser en ne vous entendant plus hurler, ainsi que mon ennemi. Parce qu’il était là pour étouffer les pleurs de la première fois…puis des autres fois…innombrables. Parce que cet oreiller était là pour m’étouffer moi, en tant que personne, en tant que petite fille âgée de 4 ans.

Des morceaux de moi se sont éparpillés au cours de mon existence d’enfant, je commence à les retrouver, à les assembler, à les réunifier. C’est long. C’est douloureux. Parfois impossible. Souvent dangereux pour moi-même, et ce même encore des dizaines d’années après.

Bâillonnée, je me suis tue mais j’étouffais…Je suis partie à 18 ans…exclusion vitale de la famille, vous m’aviez menacé, promis que sans vous je n’arriverai à rien, que j’aurai besoin de votre argent ; foutu argent dont vous ne saviez plus que faire. Je suis partie…j’ai fait mes années études, j’ai adoré les faire… et je n’ai jamais rien demandé.

Il m’a fallu du temps avant de trouver la force pour soulever le poids de cet oreiller et tenter de dire, de décrire, de sortir du déni. Et j’ai tant espéré, pendant tant d’années que quelqu’un, quelque part, ose enfin voir et entendre ce que je subissais dans un silence imposé.

Zoé

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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