14 July, 2020
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Papa : attention fragile !

Les hommes ont aussi leur montagne à gravir

C’est la fête des pères mais je ne pense pas qu’aujourd’hui, tous les pères soient à la fête ! C’est dur d’être père ! Et je dis : « Papa : attention fragile ! ».

Je m’autorise à parler de cette fragilité, car après tout, depuis des siècles ce sont des hommes qui nous font la leçon sur la contraception, la grossesse, l’hystérie féminine, la longueur des jupes, ou la façon de se coiffer…

Je présente tout de même quelques références : je suis une fille qui a la chance d’avoir encore son père, j’ai un panel de pères et de fils autour de moi, dont l’excellent père de mes six enfants. Ma démarche s’appuie aussi sur des études que j’ai pu mener sur le sujet.

Je ne sous-estime pas la difficulté en 2020, d’« être un homme, un vrai ! » (pour reprendre le titre d’un ouvrage de Tom Wolfe). Et pourtant, je suis la première à déplorer des siècles de pouvoir trop masculin, la première à me mobiliser pour une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Mais tout cela se rejoint, c’est une évidence.

Être un homme, être un fils, être un père : être à la hauteur…

Je l’affirme : c’est difficile d’être un homme, c’est difficile d’être un père, c’est difficile d’être un fils !

Pourquoi ? Parce qu’on est « attendu » ! Et quand on attend quelque chose de vous, vous avez toutes les chances de décevoir. Il y a d’ailleurs une théorie dite de « disconfirmation des attentes » pour expliquer ce phénomène. C’est simple : plus vous attendez quelque chose, plus vous pouvez être déçu, moins vous attendez, plus vous avez la chance d’avoir un effet « bonne surprise ». Or, on attend beaucoup des garçons ! Trop ? Certainement.

Sans puiser dans une littérature exhaustive, juste en s’appuyant sur quelques textes, quelques œuvres, quelques fragments psychanalytiques, il est une évidence que la peur de décevoir habite les hommes et les renvoie à des représentations fort ancrées de ce qu’est la « virilité ».

Quelles sont les attentes vis-à-vis d’un garçon ?

Il ne se laisse pas guider par ses émotions : « un garçon, ça ne pleure pas ! ».

Il doit nourrir le foyer, et cela depuis des temps immémoriaux.

Il doit être fort physiquement.

Il doit s’inscrire dans la réussite.

Il doit être un mâle alpha…

Vous vous dites que j’exagère ? Qu’en France en 2020, on n’en est plus là ?

J’aimerais bien… mais les preuves s’accumulent.

En 2020, en France, encore et toujours

Je peux citer quelques constats récents :

  •  Une étude que j’ai conduite en plusieurs vagues auprès d’étudiants met en avant, de la part de leur entourage, des attentes beaucoup plus fortes vis-à-vis des garçons que des filles, en matière de réussite professionnelle,
  • ces mêmes études montrent que les garçons entre eux se perçoivent comme beaucoup moins assertifs, engagés, ambitieux … que les filles ne les voient,
  • des rencontres avec des « héritiers » présomptifs de l’entreprise du père m’ont fait voir de vraies souffrances chez des jeunes hommes assignés à cette prédestination,
  • des analyses menées sur la base de photographies de militaires montrent que ceux qui arrivent dans les grades le plus élevés avaient au départ des traits « virils »,
  • des enquêtes récentes font état d’un regard peu positif porté sur les hommes qui prennent des temps partiels pour s’occuper de leurs enfants,
  • des chercheurs reconnus expliquent combien il est difficile pour un homme « efféminé » de monter les échelons de la promotion managériale.

Et la récente période du confinement met au jour le difficile investissement des pères dans la sphère « ménagère » !

Cette exigence à être un homme, tel que la société le dessine, se retrouve dans la difficulté à être un père et être un fils.

Les rendez-vous pères-fils manqués

Combien de rendez-vous manqués ?

Les œuvres artistiques sont pleines de ces amours filiaux inassouvis, de ces pères déçus par leurs fils, de ces fils en quête d’un père absent, fuyant ses responsabilités car ne se sentant pas à la hauteur de ce qu’il croit être la norme attendue.

Tant de films sont centrés sur cette difficulté à se trouver comme père et fils. En vrac : Luke Skywalker dans Stars Wars, Indiana Jones dans La dernière croisade, La vie aquatique, Big Fish, Ad Astra, Un mauvais fils, Le domaine, Au nom du père

Combien de chanteurs expriment le manque du père ?  Calogero, Daho, Lama, Laurent Voulzy…

Les hommes politiques ne sont pas de reste : on peut citer Sarkozy, Hollande, au milieu de tant d’autres.

Tuer le père, tuer le fils

Ne me dites pas qu’ils n’ont pas réussi à « tuer le père ». Je déteste cette injonction (raccourci d’une analyse freudienne elle-même très critiquée) !

En fait, ils n’ont pas « tué le fils » (symboliquement bien sûr) qui est en eux, attendant, guettant inlassablement une approbation, un geste d’amour.

Les non-dits, les dénis sont souvent les parois invisibles de cette communication impossible.

Il y a des filiations heureuses, bien évidemment, souvent fondées sur des prises de conscience et des contre-pieds : « Je ne voulais pas être comme mon père », « Je tenais à dire « je t’aime » à mes enfants car ça n’a pas été le cas pour moi ». C’est le cas de Hugo, Biolay, Mahé, Chedid…

Nous sommes en juin 2020, et le discours ambiant porte des messages qui proposent d’autres visions de la paternité : des pères qui « s’autorisent » à prendre du temps pour leurs enfants, qui s’investissent dans leur éducation et s’occupent d’eux au jour le jour. Nous n’en sommes même plus aux « nouveaux pères » tant tout cela est une évidence, comme est intégrée l’idée de couple parental à deux pères.

Les hommes ont aussi leur montagne à gravir

Pourtant, ces évolutions encore chaotiques, car loin de faire l’unanimité, peuvent aussi devenir des doubles contraintes encore plus fortes à gérer : « Sois un homme mon fils en assumant le biberon ou le change de couches » ; pas simple ! En tous les cas, pas pour tout le monde.

Si les femmes ont un long chemin encore à parcourir pour atteindre l’égalité réelle, les hommes ont aussi leur montagne à gravir pour avoir une relation apaisée à leur « virilité » et à leur devenir de fils ou de père.

La fête des pères est l’occasion de se poser ce type de question, d’accepter les manques, ou supposés manques, de renoncer à être « le père parfait » ou « le fils idéal ».

Cette journée est l’occasion de décrocher son téléphone, d’écrire un mot, d’organiser une rencontre, de passer un moment pour dire simplement « bonne fête papa » et de s’entendre dire « merci mon fils ».

Certainement aussi l’occasion de prendre rendez-vous avec soi-même, de façon apaisée.

J’en profite pour passer un message personnel. Bonne fête papa ! Tu as eu trois filles… Et c’est encore une autre histoire…

Isabelle Barth, chercheuse, professeure des Universités en Science de gestion

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