25 September, 2020
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Page « Une femme » sur Wikipédia : pourquoi il faut prendre la blague au sérieux

Afin de dénoncer la tendance de la presse à résumer les femmes à leur sexe et à les anonymiser, une page parodique a récemment été inaugurée avec cet intitulé sur l’encyclopédie en ligne. Si l’initiative relève du pastiche, elle a le mérite de nous faire réfléchir sur ce réflexe stéréotypé qui pollue encore l’espace médiatique. Explications.

Figurer sur Wikipédia, chacun d’entre nous en rêve secrètement. Un honneur, sorte d’adoubement populaire numérique, auquel a droit depuis la mi-juin « Une femme »… Lassée de voir d’innombrables articles de presse écrite ou web faire leurs titres sur des personnalités remarquables en les désignant sous leur seul genre sans autre précision quant à leur nom et de leur prénom, d’ « Une femme nommée secrétaire générale de la FIFA pour tourner la page » du Journal du Dimanche à « La Belgique choisit une femme comme Premier Ministre » de RFI en passant par « Le premier coronavirus a été découvert par une femme en 1964 »  sur Cnews.fr et beaucoup ( beaucoup) d’autres, une plume inspirée, dont on ne connait rien sinon qu’elle sévit sous le pseudonyme Kvardek du, a en effet décidé de créer une page sur le célèbre site collaboratif, où elle compile tout ce qui s’écrit dans l’actualité sous la mention « Une femme ». Si vous l’ignorez encore, vous aurez ainsi la joie et le bonheur d’apprendre que cette créature protéiforme tant citée mais jamais clairement identifiée dans les « unes » est « journaliste, dirigeante d’entreprise, chimiste, diplomate, économiste, évêque, rabbin, imam, physicienne, sportive de haut niveau, directrice sportive, pilote de chasse, brasseuse, autrice de bande dessinée et personnalité politique lituanienne, française, belge, britannique, namibienne, sénégalaise, sud-coréenne, iranienne, japonaise, éthiopienne, suisse, américaine, australienne, marocaine, allemande, suédoise et grecque. Son activité scientifique lui a valu d’être récompensée par cinq prix Nobel de chimie, mais une seule médaille Fields. Universelle, omnisciente et auréolée de multiples récompenses, « Une femme » se démultiplie et force l’admiration… « Encore une période très faste pour « Une femme ». Félicitations à elle » ironise ainsi Guillaume Blardone, journaliste à Maritima Media, dans un tweet écrit le 7 juin 2020

Omniprésente et transparente à la fois 

Alors où est le malaise ? Le problème est qu’à force d’être urbi et orbi, au four et au moulin, « Une femme » n’est nulle part. Elle n’est plus qu’un mot générique et celles à qui se réfère ce terme sont complètement invisibilisées. Car il faut souvent attendre le petit paragraphe introductif des articles, ce que l’on qualifie dans le jargon de nos métiers de « chapô » pour découvrir -oh surprise- qu’au-delà d’être « Une femme », la fameuse scientifique qui a identifié dans les sixties l’ancêtre du Covid-19 est écossaise et porte le doux patronyme de June Almeida, que la cheffe du gouvernement d’outre-Quiévrain arbore celui de Sophie Wilmes, et que l’experte qui est devenue en 2016 la secrétaire générale de la fédération sportive mondiale dédiée au ballon rond est la diplomate sénégalaise Fatma Samba Diouf Samoura. Quand on sait que la grande majorité des lecteurs n’ira pas au-delà de l’accroche qui lui est présentée en gros caractères, c’est autant de champ perdu pour la visibilité des intéressées qui méritent pourtant d’être mises largement en lumière… Ce qui est paradoxal car le propos de ces papiers est souvent d’exposer leurs réussites professionnelles et d’expliquer qu’elles ont su s’illustrer dans des milieux très masculinisés. On n’imagine pas une seconde à l’inverse, qu’on puisse titrer par exemple sur « Le Nobel décerné à un homme ». Car il est ancré dans la tête de chacun que cette configuration est normale alors qu’elle revêt un caractère exceptionnel quand il s’agit d’une femme…Misogynie ordinaire, quand tu nous tiens ! Un réflexe malheureusement assez commun qui peut être défini comme une variante du syndrome de la Schtroumpfette.  Conceptualisé à l’origine par la poétesse et essayiste américaine Katha Pollitt, il dépeint la sous-représentation des personnages féminins dans les œuvres de fiction et la propension à ne décrire ces très rares « héroïnes » qu’à travers le prisme de leur genre. Parce que si l’on n’ignore pas que ses petits camarades bleus sont grognons, farceurs, paresseux ou peureux, la Schtroumpfette, avec sa longue chevelure blonde, sa robe poo-poo-pee-doo à la Marylin Monroe et sa fleur à la main est exclusivement et uniquement… féminine (ou incarne l’image caricaturale que l’on se fait de cet état). 

Des responsabilités à se partager 

On ne peut donc que louer Wikipédia d’avoir accueilli en son sein cette tribune humoristique mais néanmoins lourde de sens. Le portail de mutualisation des connaissances fondé par Jimmy Wales et Larry Sanger il y a dix-neuf ans a cependant encore beaucoup de pain sur la planche s’il veut accorder aux femme la notoriété publique qu’elles méritent. Car sur sa version francophone, moins d’une célébrité sur cinq disposant d’une page biographique en est une… Et elles ne représentent qu’environ 10 % des contributrices de Wikipédia ; l’auteur-type étant un homme blanc, trentenaire et hautement diplômé. Certaines associations ont pris cette cause à bras le corps comme Les sans PagEs. Soutenu financièrement par la Fondation Wikimédia, ce collectif organise depuis 2018 des ateliers d’écriture à la Gaîté Lyrique consacrés à la rédaction de biographies de femmes et à leur publication sur Wikipédia. Mais le changement souhaité incombe aussi aux journalistes, car c’est en large partie sur la presse que Wikipédia s’appuie pour se sourcer. C’est donc tout un cercle vertueux qu’il reste à instituer…

Bénédicte Flye Sainte Marie

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