26 September, 2020
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« L’organisation de l’espace favorise les stéréotypes »

Les cours de récré se font le berceau des premières inégalités.

Microcosmes à part entière, les cours de récré se font le berceau des premières inégalités notamment entre filles et garçons et conditionnent leurs rapports futurs. Quelques jours après la rentrée, Edith Maruéjouls, docteure en géographie spécialisée dans les questions de genre et de mixité et experte qui accompagne les collectivités dans le réaménagement de leurs espaces, décrypte pour nous cet univers loin d’être aussi innocent qu’il n’en a l’air.


Elles riment dans l’imaginaire collectif avec insouciance, loin des codes et des pesanteurs qui régissent le quotidien des adultes. Mais la manière dont les cours de récréation sont agencées est pourtant le reflet de conceptions non paritaires. Les garçons, qui y pratiquent des sports collectifs, occupent généralement une place à la fois centrale et disproportionnée alors que les filles sont généralement repoussées en périphérie, sur les bordures et près des toilettes. Limitées dans leurs mouvements par le peu de mètres carrés dont elles disposent, elles n’ont pas la possibilité de courir, de bouger véritablement, de se dépenser physiquement comme elles le souhaiteraient. C’est pour cela qu’elles se cantonnent à ce que l’on a tendance à définir comme des « petits jeux ». Même si cet équilibre ou plutôt ce déséquilibre n’est pas délibérément voulu par les enfants, il installe à la fois une séparation et une hiérarchisation entre les sexes. « La problématique est la même que dans l’espace public en général. Le biais serait d’envisager les choses uniquement au niveau des relations interindividuelles. Mais c’est l’organisation de l’espace en elle-même qui favorise ces stéréotypes ou en tous cas ne les déconstruit pas. Pour arriver à la mixité et l’égalité, il faut la revoir afin de leur permettre de se mélanger et de partager davantage » détaille Edith Maruejouls, qui intervient dans les établissements de primaire pour des missions d’au moins six mois où elle s’emploie, en collaborant avec les enseignants, le personnel de service et les animateurs et en s’impliquant aux côtés des élèves, à casser ces carcans structurels.

Le ballon rond, facteur d’ostracisme

La réflexion menée autour du foot, activité-reine s’il en est, est ainsi très importante car ce loisir se révèle souvent très excluant « Les filles sont rarement acceptées sur le terrain mais certains garçons et les enfants plus jeunes sont refusés aussi. Dans un groupe scolaire de deux cents élèves, on estime qu’il y a au maximum trente d’entre eux qui y ont accès » estime Edith Maruéjouls. Sa pratique, presque exclusivement masculine dans ce cadre, contraint en outre tous ceux qui entourent les joueurs, particulièrement les filles, à développer des stratégies de contournement, à la fois pour ne pas se prendre de balles dans la figure mais également pour ne s’attirer les foudres de nos Mbappé et Griezmann en herbe. Ceux-ci marquent en effet implicitement leur territoire et ses frontières à ne pas dépasser… « J’étudie beaucoup leurs déplacements. Ce que je constate, c’est que les garçons qui font du foot sont les seuls à ne pas se soucier d’éviter les autres » déplore Edith Maréjuouls. Pour obliger ces derniers à ne plus être dans la toute-puissance et à tenir compte leur environnement, elle préconise de ne pas fermer les espaces de jeux collectifs. Le fait de décentrer ces périmètres dédiés aux disciplines de ballon ou ne pas leur réserver de zones spécifiques se révèle souvent aussi assez efficace.

Le droit d’interagir avec celles et ceux que l’on veut

Au cœur du travail effectué par Edith Maruéjouls, il y a donc l’indispensable notion de respect mutuel mais aussi un dialogue au long cours pour défaire l’idée, solidement ancrée dans la tête des garçons, que cela serait honteux ou dégradant de jouer avec les filles. « Pour la plupart, ils ont encore l’impression de déchoir s’ils le font, ont peur aussi d’être traités de « filles », avec le spectre de l’homophobie qui n’est jamais loin. Ils ont comme la sensation de « trahir les pères ». Notre rôle, c’est donc de réhabiliter ces petits garçons, de les protéger, de les légitimer et de leur dire que oui, ils peuvent faire ça ». Le but ultime de la démarche, au-delà des améliorations que l’on peut obtenir au niveau de l’ambiance globale et du fonctionnement de la communauté scolaire, est de faire de la cour un lieu d’échanges et d’y remédier à l’absence de réelles relations entre garçons et filles, « Plus leurs mondes sont éloignés, plus ils donnent lieu à des fantasmes, plus c’est propice à l’émergence des violences. Si l’école est le seul lieu de l’espace public où les victimes de ce type d’agissement sont autant des garçons que des filles, ce qui ne varie pas en revanche, c’est le sexe de l’agresseur. 20 % d’entre eux sont des filles et elles s’en prennent généralement à d’autres filles ». L’éducation à la mixité se révèle donc essentielle car elle a la vertu d’influer positivement sur les situations présentes mais aussi de capitaliser sur l’avenir. Si on ne s’efforce pas en effet de combattre ce schéma qui veut qu’il soit normal d’invisibiliser et de déprécier les filles, il a de fortes chances de perdurer tout au long de vie et favorisera entre autres les comportements tels que le harcèlement de rue.

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

crédit-photo-Leïla-LAUDEHO

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