5 December, 2020
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#Metoo moi non plus.

 » Tant que nous ne verrons pas plus loin que notre biologie nous en resterons esclaves. »

Imaginez le jardin d’un hôtel de luxe sous les tropiques. La nuit. Les palmiers sont éclairés par une lumière rosâtre et leurs branches en parasol s’affaissent sous la chaleur immobile.  Un homme asiatique et une femme blonde se promènent. Malgré la douceur de la nuit leurs gestes sont violents, saccadés. Soudain elle lui arrache son téléphone.

« Donne-moi ton code… montre-moi qu’il n’y a rien, que je suis folle… ». Elle hurle et les vigiles en gants blancs se tournent vers eux.

« Arrête! S’il te plait calme toi… » Il essaie de reprendre son téléphone mais elle résiste.

« Donne-moi ton code sinon j’appelle la sécurité. Je dirai que tu essaies de voler mon téléphone. A ton avis qui croiront-ils ? La femme blanche ou toi, hein ? Tu veux passer la nuit en garde à vue ? »

« Ok, je te donne mon code mais ça ne servira à rien j’ai tout effacé »

« Donc j’ai raison… »

Elle jette le téléphone par terre et retourne à l’hôtel où elle explique à la réception que Monsieur va partir et qu’en aucun cas ils ne doivent le laisser remonter dans leur chambre.  Après tout c’est elle qui paie. Elle joue la double carte de la terreur post #metoo, où chaque femme est une victime en devenir, et du racisme insidieux qui persiste dans certaines anciennes colonies, surtout envers leurs propres compatriotes.  L’homme est éjecté de l’hôtel sans que qui que ce soit n’ose intervenir.

On dirait une scène de film, mais non. Cette femme, c’était moi il y a quelques jours.  L’homme, mon mari.

Malgré ma tristesse et mon désarroi je ne suis pas fière d’avoir abusé de mon pouvoir de la sorte, surtout que depuis le début, c’est ce pouvoir plus que tout qui a condamné mon notre relation. En effet, malgré tous les progrès des 50 dernières années, malgré toutes les lois sur l’égalité des sexes, malgré toutes ces femmes chef d’état à travers le monde, quand une femme détient l’argent, le travail et tout le statut social au sein d’un couple, peu d’hommes peuvent le supporter, et même les entourages les plus tolérants ont du mal à ne pas juger à mi-voix.

Ce mari que j’ai si indécemment éjecté de notre hôtel car je ne supportais pas qu’il communique avec sa maitresse a toujours vécu à mes dépens. Au début il n’avait pas le choix. En attendant que ses papiers français soient en ordre il n’avait pas le droit de travailler.  Puis une routine s’est installée et je dois dire qu’elle me convenait. J’avais une vie de rêve. Il faisait tout à la maison et cuisinait à merveille. Je pouvais me concentrer sur mon travail sans être obligée de penser au diner, aux courses, ni même aux enfants car les enfants de mon premier mariage sont grands et lui n’en voulait pas.  C’était ce que j’imagine être la vie des hommes qui ont des femmes au foyer et c’était extrêmement confortable.

Le problème c’est que je ne suis pas un homme, mais lui oui. Peu à peu mon entourage, ma famille, et finalement lui me l’ont fait sentir.

« Alors, A… il ne travaille toujours pas ? Tu veux que je lui présente mon ami qui pourrait lui proposer quelque chose… »

« Maman, je sais qu’il est sympa mais il vit quand même à tes crochets non… » ?

Au début ça ne me dérangeait pas, et je me disais aussi qu’il finirait par se dégourdir et retravailler. Mais les années ont passé. Les commentaires et le regard des autres ont commencé à nous user. Il se sentait perdre sa virilité, se persuadait que tout le monde le méprisait et ne parvenait même plus à s’intéresser à son ancien métier qui le passionnait quand nous nous sommes rencontrés.  Finalement pour « se sentir de nouveau comme un homme » il est allé voir ailleurs.  C’est en tout cas ce qu’il m’a expliqué.  « Tu comprends, avec toi, je suis un accessoire. Rien n’est à moi et j’ai besoin de quelque chose qui soit à moi. »  

Peut-être est-ce simplement une excuse, mais en même temps je le comprends.  Je sais aussi que si les rôles avaient été inversés personne n’aurait envisagé de faire le moindre commentaire sur la répartition des taches au sein de notre couple, et ni lui ni moi ne se serait senti amoindri. Car même moi j’ai souffert du poids de toutes les responsabilités que je portais seule sur mes épaules, de ce rôle de mec qui me faisait sentir un peu moins femme chaque jour. 

J’ai deux enfants de mon premier mariage. Quand ma fille avait un an je suis partie en voyage d’affaires pour une semaine et elle est tombée malade.  Mon mari, cadre supérieur dans une banque, a pris quatre jours de congé pour s’en occuper.  Quelques mois plus tard j’ai rencontré son patron lors de la fête de Noel de sa boite. Après un bonjour sec il me dit : «  ah, c’est vous la femme qui est partie en voyage et a obligé son mari à rester à la maison.. »

Je ne me souviens plus de ce que j’ai répondu, mais j’ai compris ce jour-là que l’égalité des sexes passe autant par l’égalité de la femme dans le monde du travail que l’égalité de l’homme au foyer et nous en sommes encore très très loin.

En 2019 malgré toute la législation qui aurait sans doute rendu le commentaire du boss mon ex-mari illégal, malgré tous les progrès de la science, ce que je vis me confirme que notre identité et tout ce que la vie peut nous offrir est toujours et avant tout conditionné par notre sexe. Tant que nous ne verrons pas plus loin que notre biologie nous en resterons esclaves et je ne sais même pas si c’est une mauvaise chose.  Conditionnée comme je suis, aujourd’hui je rêve d’aller au restaurant et qu’un homme paie la note… ou alors de rencontrer le Prince charmant qui aurait assez de couilles pour inverser un peu les rôles car depuis que A est parti je ne mange plus. J’ai oublié comment fonctionne le four.

Katia Ostrova

Diplomate Internationale

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