#MeToo : les impasses

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À quelques jours d’intervalle, deux nouvelles déclinaisons de MeToo : MeToomédias, MeToopolitique, ont surgi ces dernières semaines.

Le timing de cette offensive spectaculaire, peu avant le 25 novembre, journée de lutte contre les violences faites aux femmes – une juste cause nul n’en disconviendra –, précédée par une manifestation sous contrôle du collectif Noustoutes, ne doit rien au hasard : l’enjeu, formulé en termes sans équivoque et particulièrement virulents par la tribune mettant sur orbite Metoopolitique, est de peser de façon décisive sur l’élection présidentielle. En atteste cette déclaration d’Alice Coffin : « « Il ne s’agit pas juste de témoigner. Il y a un enjeu électoral, avec les législatives et la présidentielle, on fait pression. » L’agenda est clair.

ll se confirme ainsi que sous la bannière du féminisme et d’une supposée « libération de la parole », la révolution MeToo bat triomphalement son plein, mettant en œuvre, il est urgent de le souligner, d’inquiétantes logiques d’hégémonie à visée purificatrice. Avec une efficacité d’autant plus grande que la cause – la défense des femmes – est juste.

MeToomedias est lancé le 8 novembre par huit pages spectaculaires que le quotidien Libération, qui en a également fait sa Une, a publiées sur l’affaire Patrick Poivre d’Arvor. Le 14 novembre, l’émission C’Politique prenait le relai. Sur le plateau : le journaliste de Libération responsable de cet « événement », ainsi que la journaliste de Mediapart Marine Turchi, spécialisée dans la traque des (supposés) délinquants sexuels, dont un livre intitulé Faute de preuves (Seuil) était sorti le 10 novembre. Quatre des accusatrices de PPDA, dont les plaintes avaient été classées sans suite au mois de juin dernier, les faits dénoncés étant prescrits, vinrent aussi s’exprimer dans l’émission. Rappelons que s’agissant de la première accusatrice de PPDA, Florence Porcel, sa plainte avait également été classée sans suite, cette fois non pas pour prescription, mais parce que l’enquête judiciaire avait, pour des motifs circonstanciés, abouti à la conclusion que les infractions n’étaient pas constituées.

Le mode opératoire de MeToopolitique est, à peu de choses près, similaire. Seul change l’ordre dramaturgique de la séquence : d’abord une tribune coup de poing, assortie d’une pétition sur Change.org, qui exige rien moins que ceci : « écarter les auteurs de violences sexuelles et sexistes » de la vie politique, tout mis en cause étant automatiquement considéré comme « auteur » de telles violences.

Outre que mettre dans le même sac le sexisme plus ou moins ordinaire, contre lequel il faut en effet lutter, et les atteintes sexuelles proprement dites, qui relèvent de la justice, pose question, et que pour traiter correctement abus et infractions il convient d’opérer de distinctions précises entre des actes différents, il est notable que pour les signataires, une accusation vaut preuve. Forcément, dès lors qu’elles entendent faire respecter le Credo de MeToo, résumé dans un slogan du collectif Les Colleuses en ces termes : « Victimes on vous croit ! ». Slogan qui foule aux pieds tous les principes de l’État de droit dans une démocratie, mais que pourtant le président de la République – opportunisme cynique ou aveuglement ? – a cru bon, dans l’emballement qui a suivi l’affaire Duhamel à la suite de la publication du livre de Camille Kouchner, La Familia grande, de reprendre à son compte.

De même que pour le lancement de MeToomedias, l’émission C’Politique a pris le dimanche suivant le relai, avec un plateau consacré à cette grande Cause. Un plateau remarquablement monocolore, où manquait la moindre voix qui questionne le bien-fondé de l’entreprise activiste qui veut contraindre les pouvoirs publics – et l’opinion – à s’aligner sur les méthodes et les pratiques militantes désormais bien rodées de MeToo. Méthodes et pratiques que j’ai très précisément décrites et analysées dans Le Mirage #MeToo (cherche midi, 2021).

Enfin, car il faut des incarnations, seules susceptibles d’emporter l’adhésion émotionnelle et psychologique des foules, quelques jours plus tard une « affaire » Nicolas Hulot fut jetée en pâture au public. Et l’on vit opportunément surgir, à la faveur d’une « enquête » exclusivement à charge diffusée dans l’émission Envoyé spécial le 25 novembre, un commando d’accusatrices évoquant soudain des « agressions », qui se seraient produites plus de trente ans auparavant. C’est évidemment très pratique, puisque les faits allégués étant prescrits, le mis en cause ne se trouve pas en mesure de véritablement se défendre. Car comme l’ont souligné cinq avocats de renom dans une tribune de mise en garde parue dans Le Monde le 14 février 2021, les termes qui sont ceux des ordonnances de classement sans suite en ces matières conduisent à ce que, « aux yeux du monde, le mis en cause sera doublement coupable : coupable d’avoir commis les faits qu’on lui reproche (la communication du parquet l’affirmant à mi- mots ou le suggérant fortement), et coupable d’avoir échappé à sa condamnation grâce à la prescription ».

Cela est d’autant plus vrai, et redoutable, que MeToo, lame de fond mondialisée et « révolution culturelle » revendiquée, prétend refaçonner le réel par les « nouveaux récits » – formule d’Adèle Haenel sur le plateau de Mediapart – : ceux qui, porteurs d’une vision du monde (ici « féministe »), sortent de la bouche des diverses et proliférantes identités-victimes » cotées sur le marché. Récits qui opèrent comme tout-puissants maîtres de vérité, mettant en œuvre une ambition « performative » totale, qui entend balayer les exigences que porte le droit dans un État démocratique. Assujettis qu’ils sont à la doxa de la mouvance dite « intersectionnelle », ils menacent à beaucoup d’égards d’entraîner le féminisme – et la société tout entière – dans de graves impasses.

C’est ainsi que sur les pancartes brandies lors de la manifestation organisée par Noustoutes le 20 novembre, on pouvait lire ceci : « notre féminisme [celui de MeToo] n’est pas raciste ». Ce qui est à lire ainsi : n’est pas « blanc/occidental ». Posture politico-morale qui se traduit, exemple parmi d’autres, par le fait qu’au Canada, un livre de la yézidie Nadia Murad, Prix Nobel de la Paix 2018 avec Denis Mukwege, dans lequel elle relate sa captivité d’esclave sexuelle chez Daech, a été retiré de certains clubs de lecture et bibliothèques afin d’éviter que les lecteurs ne deviennent « islamophobes ». Bien sûr, nulle pancarte sur cela lors de la marche du 20 novembre, pas plus que sur les violences talibanes, ou d’autres questions brûlantes s’agissant des oppressions et violences subies aujourd’hui de par le monde par les femmes. Une bien étrange vision du combat féministe.

Il est par ailleurs assez problématique que l’élue qui se donne pour mission « d’éradiquer » le sexisme écrive ceci dans son livre, Le Génie lesbien : « Je ne sais pas si je mourrai sans avoir blessé un homme » (physiquement s’entend). Elle fait suivre cette considération d’une citation de Christiane Rochefort extraite de sa présentation de Scum manifesto de Valérie Solanas : «Il y a un moment où il faut sortir les couteaux. C’est juste un fait. Purement technique. » Rochefort ajoutait : «Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible. » Sans commentaire.

Comment prendre la mesure de ce qui, tel un irrésistible rouleau compresseur, se précipite sur nous à grande vitesse, en prenant la forme d’une très inquiétante déraison sociétale, dont les conséquences délétères, pour les femmes et pour tous, commencent déjà à se faire sentir ?

Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste

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