8 August, 2020
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Mesdames les Mairesses, à vous la parole !

Chères sœurs,

De 6 vous êtes passées à 12. Douze femmes qui sont arrivées en tête du second tour dimanche dernier et qui – Marseille mis à part à l’heure où j’écris ces lignes – sont devenues mairesses d’une des 50 villes les plus peuplées de France. Douze mairesses dont les noms, les visages et la voix comptent. Pour ce qu’ils disent de notre pays, de notre société et du chemin qu’elle a parcouru.

Je dis et j’écris « Mairesse » à dessein parce que je crois que les mots comptent, en politique comme ailleurs. Les mots comptent pour ce qu’ils créent de commun. Pour ce qu’ils ouvrent de possibles. Pour ce qu’ils remettent de réel dans nos cadres de pensée. C’est ma conviction de plume, dont les mots sont l’outil de travail quotidien. Bien entendu, ils ne résonnent pas partout de la même façon et c’est ce qui fait la beauté du débat démocratique. Mais que dire de ceux dont l’oubli a été orchestré depuis la fin du XVIIe siècle, faisant disparaître le féminin de toute une partie de la langue ? 

C’est pour cela que défendre des mots, imposer des usages de la langue est selon moi un acte politique fort. J’ai travaillé aux côtés de femmes engagées en politique. Je sais combien elles sont attendues au tournant. Combien certains mots leur sont a priori interdits, consciemment ou inconsciemment, pour ne pas avoir l’air trop « féminines », trop « émotives ». Pour ne pas perdre en autorité. Mais d’autres modèles sont en train d’émerger, dont Jacinda Ardern ou Alexandria Ocasio-Cortez sont, chacune avec leur style, des représentantes. Revendiquer en France, en 2020, le titre de « Mairesse » pourrait bien en être un symbole. Et apporter ainsi une pierre de plus à l’édifice de l’égalité femmes-hommes

Car souvenons-nous qu’il y a 20 ans, presque jour pour jour était adoptée la loi sur la parité. Souvenons-nous des débats et des polémiques qu’elle avait engendrés, les uns criant à la prime à l’incompétence, les autres se retranchant derrière la mythologie de l’égalité pour mieux refuser le principe juridique de la parité. 

Oui souvenons-nous en ! Car ce qu’il a fallu d’énergie, de détermination, de combats collectifs et de sororité pour en arriver là n’était qu’un premier pas. Que vos victoires fassent encore la Une des journaux montre bien que nous sommes toujours en chemin, qu’une femme à la tête d’une grande ville reste un moment extra-ordinaire de la vie politique. Et de disqualifier le mot « mairesse » à ce titre, comme s’il venait souligner cette inégalité que certain.e.s voudraient ne pas voir.

N’est-il pas temps au contraire de s’en saisir pour décrire une réalité qui sera – espérons-le – devenue normale pour nos enfants ? 

Mesdames les mairesses, désormais, vous détenez les clés. Alors ouvrez grand les portes et autorisez-vous à être seulement vous, pleinement vous dans ce mandat qui vous est confié.

C’est vous que les électrices ont placé en tête. Vous qui avez le plus souvent créé des dynamiques d’alliance, avec la société civile, en faisant le choix d’une responsabilité collective, partagée, distribuée.

C’est vous et non un homme blanc de 60 ans. 

Alors s’il vous plait, Mesdames les Mairesses, donnez raison à celles et ceux qui ont cru en vous.

Donnez-leur raison en essayant de ne pas vous glisser dans les habits virils de la puissance que près de 150 ans d’histoire républicaine ont ancré dans les mentalités. 

Donnez-leur raison en vous saisissant de cette force collective, pour créer de nouveaux codes du pouvoir. En commençant par imposer vos mots et votre langage.

Faites-vous appeler Mme La Mairesse comme chez nos voisins québécois ou au moins Mme La Maire. Prônez l’écriture inclusive, l’accord de proximité, la féminisation des noms de métiers comme celle des noms de rue. N’ayez pas peur de votre voix, de votre ton, de vos émotions. Choisissez des mots qui vous ressemblent plutôt que de lentement ressembler aux mots du pouvoir.

Et tenez-bon. Tenez-bon en vous souvenant du modèle que vous êtes pour toutes celles et ceux qui travaillent à une société plus égalitaire. Tenez-bon en vous souvenant de ces jeunes filles qui se disent encore trop souvent que leurs rêves sont trop grands pour elles. Tenez-bon car en vous autorisant à dire et à être fortes et vulnérables, vous nous autorisez à être et à dire nos forces comme nos vulnérabilités.

Chères soeurs, vous avez le pouvoir. Créez-en les mots, la parole et la voix pour donner choeur et corps à vos idées, à nos espoirs.

Avec tout mon soutien.

Anne Pedron-Moinard, plume, autrice et enseignante, présidente de la Guilde des Plumes

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