MATRIOCHKAS

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Poupées russes ? Pas seulement. Ma vision est aussi celle de toutes les femmes que nous portons en nous, chacune de nous, les femmes de notre passé, nos aïeules, leurs vies, leurs enfermements, qui nous enferment à notre tour, dans tout ce qu’elles ont vécu avant nous. Et paradoxalement, ce sont aussi tous les possibles en nous, toutes nos identités, tout ce que nous pouvons devenir. Vues ainsi, les Matriochkas sont un oxymoron, entre emprisonnement et possibles.

Mais trop souvent, les chaînes que nous nous imposons, que nous faisons peser sur nos épaules et celles des autres, de celles, de ceux qui nous entourent, de près ou de loin, sur nos poignets, nos chevilles, nos enfants, sont infinies. L’inventivité humaine semble sans limite quand il s’agit d’enfermements. Car c’est bien nous qui inventons, dessinons, construisons les prisons et toutes les structures d’enfermement physique, toutes les structures d’enfermement mental, enfermements d’âme et de cœur. Nous sommes toutes et tous des premières, des premiers de classe en enfermement – et quand nous ne le sommes pas, le plus souvent nous regardons et nous laissons faire. Trop d’énergie dépensée à fermer, limiter, protéger. Pas assez d’énergie investie à faire, à créer, à partir. Comparons un instant le soin maniaque que nous mettons à emprisonner – en prison cette fois ci : toutes les étapes d’une entrée en enfermement, toutes les précautions prises, tous les déshabillages, les désindividualisations, les assignements – oui, comparons-les à l’ouverture, à la sortie de prison. On ouvre la porte et ciao. Et la porte de la prison se referme derrière nous, en grinçant. Partir, c’est toujours vers le vide, vers l’inconnu. Personne ne nous attend. Pas d’accueil en liberté. Comme l’écrit Yannick Haenel dans son magnifique ouvrage intitulé Le Procès (janvier 2015) (avec François Boucq, publication janvier 2021) : « La liberté fait mal, mais elle est le seul bonheur. » Le bonheur tel qu’on peut le concevoir : un chemin, une discipline. Et oui, cela fait mal. Cela fait mal de partir. Cela fait peur. C’est dangereux – et souvent mortel. Mais c’est le seul chemin, à défaut du seul bonheur.

Nous hésitons. Nous entendons en nous la voix lointaine de l’une de  nos Matriochkas, parmi d’autres, qui nous souffle à l’oreille : « Reste, reste au chaud et confortable dans ta prison, elle est bien tout de même, tu as ce qu’il te faut, tu n’as pas l’amour certes mais ce n’est pas grave, tu ne vis pas comme tu veux, tu ne fais pas ce que tu voudrais faire, mais tu es à l’abri. » Nos responsabilités de femmes libres, ici et aujourd’hui, ou à tout le moins presqu’aussi libres que libre peut être, sont énormes. Il s’agit de montrer aux millions de femmes dont les entraves sont plus lourdes que les nôtres que si la liberté fait mal, elle seule nous dessine des lendemains désirables. La responsabilité d’être libres ? C’est aussi faire en sorte que toutes les femmes, tous les hommes, tous les autres autour de nous et loin de nous puissent à tout le moins penser la liberté. Sans oublier combien il est difficile de trouver un équilibre entre sécurité, protection et liberté.

Car pour vivre la liberté – pour ne pas considérer que le seul chemin possible est le retour en prison – il faut d’abord penser la liberté. C’est la raison pour laquelle, ces dix dernières années, je consacre tant de mes expositions à l’enfermement, du confinement que nous vivons jusqu’à la prison ferme. Pour penser la liberté, il faut considérer l’enfermement. Les artistes le savent mieux que quiconque, eux qui sont considérés comme des êtres par nature plus libres que les autres, alors que si souvent ils choisissent l’enfermement de la création. Un autre oxymoron… Souligné par les artistes de Matriochkas : Laure Tixier et Rachel Labastie, françaises toutes deux, toutes deux inspirées par des « matriochkas » historiques, les femmes « reléguées » en Guyane au siècle dernier, oubliées, disparues dans des fosses communes ; Jean Genet à Mettray ; la colonie pénitentiaire pour jeunes garçons de Belle-Île-en-Mer. Toutes deux s’étonnent de vivre avec bonheur certains moments de vie reclus qu’elles s’imposent – et qui représentent en même temps l’espace de liberté dont elles ont besoin pour créer. Pour créer de lourdes et fragiles entraves en porcelaine, pour Rachel Labastie ; pour créer un délicat herbier en aquarelle rappelant les fleurs de Mettray et les plantes de Belle-Île-en-Mer, pour Laure Tixier.

Toujours revenir à Simone de Beauvoir. « Les femmes se forgent à elles-mêmes les chaines dont les hommes ne souhaitent pas les charger. » Certains hommes à tous le moins. Certains seulement, car si nous avons nos Matriochkas, ils ont leurs Patriochkas, des entraves différentes, mais aussi lourdes à porter que les nôtres. Retour à l’oxymoron. Nos Matriochkas sont aussi nos possibles. Nos noues rêvées. Celles qui nous disent : « Pars ! » Car il se peut, écrivait Jean Genet, « il se peut qu’on s’évade en passant par le toit. » Par le haut.

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.

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