Marie Robert, « Une longue tradition de discrédit », dans Une histoire mondiale des femmes photographes

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Qui connaît aujourd’hui le destin tragique de la reporter et parachutiste américaine Dickey Chapelle, morte au Vietnam en 1965 sous les bombes ? Sait-on que l’on doit la redécouverte de l’œuvre d’Eugène Atget à l’engagement et à l’entêtement de Berenice Abbott ? Que les « photo-romances » de l’Indienne Pushpamala N. n’ont rien à envier aux séries de travestissement de l’Américaine Cindy Sherman ? Et que la publication du premier livre de photographie en 1843 est due à Anna Atkins ?

L’impensé des femmes dans l’historiographie résulte d’une longue tradition de discrédit. Longtemps assignées par les historiens aux rôles de muses, de modèles ou d’inspiratrices, les femmes ont souvent été décrites comme adjuvantes ou exécutantes : pour la retouche et la colorisation des clichés, le travail de laboratoire, le collage et la constitution des albums, voire la vente des images. Elles ont parfois obtenu le statut d’assistantes ou de « femmes, maîtresses, sœurs et filles de… » ! Praticiennes d’un art jugé mineur au regard des arts nobles, elles furent aussi considérées comme des opératrices de second rang, parce que femmes.

[…]

Bravant les climats extrêmes et les milieux hostiles, parcourant les territoires aux confins de la planète, les femmes photographes ont exploré le monde, voyageant souvent en solitaire : parmi d’autres, Isabella Bird sillonne l’Asie en 1894, Geraldine Moodie l’Arctique en 1897, tandis qu’Helen Messinger Murdoch entreprend un tour du monde en 1913. Éprouvées par l’emprisonnement (que ce soit dans les geôles moscovites pour Germaine Krull, au début des années 1920, ou dans celles de la dictature brésilienne pour Nair Benedicto en 1969), trouvant la mort sur le terrain (d’Alexandrine Tinne à Dickey Chapelle en passant par Gerda Taro), enrôlées par des régimes totalitaires (telle Edith Tudor-Hart, espionne au service du KGB) ou résistant à l’oppression nazie au péril de leur vie (Dominique Darbois intègre l’armée régulière en 1944, quand Julia Pirotte, agent de liaison au sein des FTP-MOI, fabrique des faux papiers), elles sont des aventurières et des héroïnes.

Les cinq cents pages d’Une histoire mondiale des femmes photographes suffisent à s’en convaincre – ces femmes ont été partout et ont tout enregistré. Elles ont exploré toutes les facettes de la pratique photographique : les catégories des beaux-arts (tableaux vivants et autoportraits, paysages et architectures) et les multiples usages professionnels et médiatiques de la photographie, du portrait au reportage en passant par la publicité, la science, la mode, le voyage, le nu et même la pornographie. Artistes ou commerçantes, professionnelles ou amatrices, elles ont autant été actives dans la sphère publique que dans le domaine privé, pénétrant tous les bastions masculins que sont le spectacle du sport, l’espace public, la sphère politique, le théâtre de la guerre, mais aussi la représentation du corps sexué. La rapidité de cette conquête, variable bien sûr selon les pays, est liée au rythme des évolutions de leur statut social et politique : accès à une « chambre (noire) à soi » – chère à Virginia Woolf –, indépendance économique, possibilité d’exercer une activité professionnelle ou de se mouvoir librement dans l’espace public, droit de vote ou droit d’étudier, laïcisation de la société. Pour beaucoup d’entre elles, l’appareil est un sésame : leur statut de photographe leur permet d’accéder à des espaces jusque-là interdits ou peu fréquentés par les femmes.

Marie Robert

Luce Lebart et Marie Robert (dir.), Une histoire mondiale des femmes photographes, Textuel, 2020

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