20 October, 2020
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Marie-Claude Pietragalla « La danse est pour moi une forme de pensée »

L’étoile Pietragalla s’apprête à remonter sur scène pour donner vie à son nouveau spectacle, La femme qui danse, show imaginé en tandem avec son compagnon Julien Derouault qui s’attache à dépeindre en mouvements et en mots les quatre décennies vibrantes et intenses qui ont tissé son parcours d’artiste.

Quel est le fil rouge narratif d’Une Femme qui danse ?

Je me suis servie de textes que j’avais écrits sur la danse, sur mon apprentissage, mon itinéraire, mes sensations, mes rencontres, ma relation au public -tout ce qui me constitue en fait en tant qu’artiste -pour le construire. Je préfère dire que je suis une femme qui danse plutôt qu’une danseuse, terme que je trouve trop technique. Ce qui m’intéresse, c’est l’humanité qui se dégage des gens qui dansent, leur dramaturgie et leur théâtralité, le fait que qu’ils sont des êtres de chair et de sang. C’est pour ça qu’une Femme qui danse est avant tout un voyage sensoriel et visuel, qui est de l’ordre du témoignage et de la confidence. Ces quarante ans que je fête sur scène sont très symboliques car il y aussi dans ce que je fais la dimension de transmission à la nouvelle génération. 

Comment traduire à travers le seul langage chorégraphique une carrière aussi riche que la vôtre ? 

Je la restitue par le corps mais je dialogue également avec les spectateurs. Les moments de danse sont les contrepoints de ce que je raconte. Avec Julien, nous avons mis au point une technique qui permet au danseur d’être aussi comédien, en s’appuyant notamment sur le travail du souffle. Ce spectacle, qui verbalise ce qui est d’habitude l’indicible de notre métier, est donc dans la lignée de ce que nous faisons depuis quelques années. 

Être de retour sur les planches après un confinement et dans ce contexte, est-ce que ça décuple les sensations que l’on éprouve ? 

 Oui, ça nous a terriblement manqué. Cette période a été très frustrante. Alors, même si on n’y revient pas dans des conditions optimales parce qu’un siège sur deux seulement devra être occupé, c’est un grand bonheur que d’y être. Ressentir les vibrations des personnes présentes et avoir l’occasion à nouveau de s’y exprimer est précieux car la danse est à la fois pour moi une forme de pensée et une douce dépendance. Il y a une alchimie qui se joue dans la qualité d’écoute et dans les silences du public. 

Le monde de la danse vous semble-t-il caractérisé par son sexisme ? Enferme-t-il culturellement les femmes dans certains carcans ?
C’est intéressant que vous me posiez la question car spontanément, on pourrait penser que non car c’est un univers très féminin. Pendant longtemps, il y avait même énormément de danseuses et très peu de danseurs, même si nous sommes revenus aujourd’hui vers davantage d’équilibre. Mais il n’empêche que malgré cette prépondérance, c’est toujours beaucoup plus difficile pour les femmes de devenir chorégraphes ou directrices de compagnies, de se faire entendre et accompagner. Tant que vous êtes simplement danseuse, tout va bien mais quand il s’agit de se voir confier des responsabilités, vous jouez dans une autre cour… Je l’ai constaté quand je dirigeais le Ballet National de Marseille. Il faut se battre et se heurter en permanence à des réponses négatives, qui s’assortissent d’excuses qui n’en sont pas vraiment. Et le pire, c’est que lorsque que vous êtes connue, les gens confondent la notoriété avec les moyens et s’imaginent que vous n’avez besoin de rien. Or, je produis moi-même mes spectacles, j’y consacre un an à un an et demi de ma vie à chaque fois et prends un risque énorme. Heureusement, on acquiert de la considération quand on réussit à s’inscrire dans le temps. Mais cela reste fatigant, car il faut sans cesse revenir à la charge. 

Pensez-vous que votre trajectoire peut servir d’exemple aux femmes qui ambitionnent de trouver leur place dans ce milieu ?

J’espère en tous cas que je leur ai donné et leur donne envie d’en faire partie. Ce que je leur conseillerais, c’est essayer d’être le plus autonomes financièrement possibles dans leur métier, d’apprendre à générer elles-mêmes des recettes. Classiquement, la sphère de la danse bénéficie de beaucoup d’aides publiques mais l’Etat va s’en désengager de plus en plus. Il ne faut plus que les artistes fonctionnent constamment avec des subventions en perfusion. Je fais confiance aux femmes pour avoir la capacité de le faire, car elles sont courageuses.

Une pure artiste telle que vous l’êtes peut-elle s’impliquer publiquement dans certains combats sociétaux ou c’est selon vous une erreur d’associer ces deux registres ? 

Non, une artiste est militante par nature, de part sa création. Je vais d’ailleurs offrir une soirée en décembre à la Fondation des Femmes car la danse peut être une expression pour donner la parole à celles qui sont empêchées, contraintes et maltraitées.  Je pense que c’est important pour nous de nous positionner, même s’il n’est évidemment pas envisageable de le faire sur tous les sujets. 

Quelles femmes vous ont guidée et inspirée ? 

Il y en a deux que j’ai immensément admirées. D’abord, Maïa Plissetskaïa qui était atypique et qui était capable d’exceller aussi bien dans la danse classique que dans la danse contemporaine et la chanteuse Barbara, que j’ai eu la chance de rencontrer et avec qui j’aurais aimé travailler. Je me retrouvais dans sa sobriété et je percevais aussi chez elle une profondeur, une façon d’aborder son art qui me correspondait. 

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : Les représentations d’une Femme qui danse auront lieu au Théâtre de la Madeleine à Paris, du 12 novembre au 31 décembre, les jeudis, vendredis et samedis à 19h. Le spectacle se termine à 20h15 et est donc compatible avec le couvre-feu institué dans la capitale. Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site du Théatre de la Madeleine

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