Lutter contre les stéréotypes de genre pour favoriser l’égalité femmes-hommes

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Bonjour Karine Lebon,

Bonjour Gaël Le Bohec.

Vous êtes tous deux députés, respectivement de La Réunion et d’ile et Vilaine. Vous venez de mener une mission d’information sur les stéréotypes de genre et avez présentés le 6 octobre votre rapport devant la délégation aux droits des femmes. Adopté à l’unanimité,  vous préconisez un certain nombre de mesures volontaristes, en particulier dans le domaine de l’éducation.

Women Today

Quelle a été l’ambition initiale de votre mission d’information?

Karine Lebon

A la Délégation aux droits des femmes, nous avons axé nos travaux depuis le début de la mandature sur les violences faites aux femmes et sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Mais, au fur et à mesure des auditions, des rapports d’information et autres échanges, nous avons pris conscience de la nécessité de s’attaquer aux causes plutôt qu’aux conséquences. Pour cela, l’éducation nous a semblé être la clé.

Enseignante de formation, j’ai vu de nombreux enfants intégrer au fil de leur scolarité des stéréotypes de genre qui n’étaient pas forcément ancrés au début de leur vie scolaire. J’ai vu les filles s’effacer au profit de la participation des garçons et j’ai souvent eu à déplorer les biais sexistes véhiculés par les manuels scolaires.

Gaël Le Bohec

Il est vrai que dans les questions liées à l’égalité femmes-hommes, nous parlons beaucoup des conséquences, ce qui est très important, mais très peu des causes et donc, de la prévention. Or, si nous voulons mettre un terme aux inégalités femmes-hommes, il faut comprendre d’où elles viennent et comment elles se construisent. C’était donc tout l’enjeu de cette mission d’information : identifier les stéréotypes de genre et leurs modes d’actions, pour ensuite formuler des propositions concrètes afin de lutter contre ces stéréotypes et, à terme, y mettre fin.

Women Today

A partir de quel âge les stéréotypes de genre se constituent-ils ?

Karine Lebon 

Les auditions que nous avons menées nous ont montré que les stéréotypes peuvent commencer avant la naissance. A partir du moment où les parents connaissent le sexe de l’enfant à naître, ils se comporteront de manière différente selon qu’ils attendent une fille ou un garçon : ils lui parleront différemment, toucheront le ventre de la mère à des endroits différents, etc. Et dès la naissance, la réaction aux pleurs varie aussi souvent en fonction du sexe de l’enfant.

Gaël Le Bohec

Ces stéréotypes sont ensuite renforcés à la naissance de l’enfant, dans l’éducation qu’il reçoit, puis lors de son entrée à l’école.

Women Today

Pensez-vous que les luttes féministes ont favorisé la lutte contre les stéréotypes de genre et est-ce toujours le cas en particulier avec le néo féminisme ?

Karine Lebon

Oui, les luttes féministes ont favorisé la lutte contre les stéréotypes de genre. Les femmes ont conquis leurs droits de haute lutte et ont dû pour cela affronter et déconstruire les préjugés. Longtemps, une femme qui osait s’insurger, revendiquer, se révolter n’a été vue que comme une hystérique. Mais il en fallait plus pour les arrêter et à force de pédagogie, le cliché a pris l’eau petit à petit.

De même, la lutte pour l’égalité professionnelle a permis de mettre en lumière le stéréotype tenace selon lequel une femme serait moins compétente qu’un homme, quand bien même ils occuperaient des postes égaux.

Pour les luttes d’aujourd’hui, il faut s’entendre sur le terme néo-féminisme. Si vous entendez par là le mouvement qui soutient l’idée d’une complète complémentarité entre hommes et femmes plutôt qu’une égalité de droit ou de fait, je considère plutôt cela comme un retour en arrière. Selon moi, le féminisme doit s’intégrer à chaque sujet, chaque fait de société pour que la lutte pour l’égalité devienne un réflexe et une réalité.

Gaël Le Bohec
Je suis d’accord, les luttes féministes ont été les premières à mettre en lumière le sujet des stéréotypes de genre. Lors de notre mission, nous avons auditionné énormément de chercheuses féministes et d’acteurs et actrices du milieu associatif, qui travaillent depuis des années sur ce sujet. Et je pense que la nouvelle vague féministe de ces-dernière année a contribué à faire bouger plus rapidement les choses et à faire évoluer davantage les mentalités.

Women Today

Vous préconisez la nécessité d’agir prioritairement dans le domaine de la petite enfance car la cellule familiale s’avère un environnement particulièrement favorable à leur reproduction. Comment agir au sein de cette cellule ?

Karine Lebon

Pour agir efficacement, il faut passer par la sensibilisation des parents à cette notion d’égalité entre les filles et les garçons. Cela peut prendre la forme d’un accompagnement à la parentalité mis en place par les Caisses d’allocations familiales (CAF) autours d’ateliers, de cafés-rencontres, de tutoriels… Cela permettrait aux parents d’échanger sur ce sujet, de partager inquiétudes, doutes mais aussi contacts, objectifs et réussites et in fine, de construire entre eux ce réseau de parents bienveillants que nous appelons de nos voeux.

Women Today

Vous recommandez également la mise en place d’un accompagnement à la parentalité, pour les mères comme pour les pères.

Quels sont les moyens nécessaires pour un tel projet et comment le mettre en œuvre ?

Karine Lebon

La question précédente et celle-ci se recoupent. Les moyens d’actions peuvent également passer par les PMI. Il faudra donc travailler avec les départements pour la mise en place d’un tel accompagnement. Les séances d’information peuvent aussi passer par les mairies, qui pourraient mettre en place des séances d’information et d’échanges à destination des parents. Et bien sûr, nous n’oublions pas les initiatives et le rôle des crèches, des assistantes maternelles, de l’école pour mettre en avant le sujet.

Women Today

Vous notez également que le congé paternel est un échec cuisant et désolant : moins de 1 % des pères prennent un congé parental à temps plein après la naissance de leur enfant, alors qu’une réforme en vigueur depuis 2015 ambitionnait de porter ce taux à 25 %.

Quels sont les motifs de cette désillusion et comment rectifier le tir ?

Karine Lebon

Le fait financier n’a pas une part négligeable dans cet échec. Les hommes sont généralement les mieux payés et la perte de salaire due à ce congé est alors trop importante. Dans un premier temps, il est donc nécessaire de renforcer le dispositif du congé parental, en prévoyant, pour une durée limitée, une rémunération calculée en pourcentage du salaire du parent qui demande à en bénéficier, afin d’inciter davantage de pères à le prendre pour s’occuper de leurs enfants en bas âge. À moyen terme, il demeurera pertinent de réinterroger l’équilibre au sein du couple de la répartition du congé parental entre les deux parents pour que l’éducation des jeunes enfants cesse d’être « une affaire de femmes ».

Women Today

Vous souhaitez également explorer la piste d’un « quota inversé pour une masculinisation des métiers de l’Éducation nationale et de la petite enfance ».

Alors que seuls 3% des éducateurs de jeunes enfants sont actuellement des hommes comment inverser cette situation ?

Karine Lebon

Là encore, la question pécuniaire est centrale. Revaloriser les rémunérations et le déroulement de carrière des professionnels de la petite enfance, des enseignants et du personnel scolaire permettrait aux hommes de s’engager plus facilement dans ce type de carrière. Et cela permettrait également aux femmes de mieux vivre de ce type de métier. Mais cela ne saurait être efficace sans la mise en place de campagnes d’information et d’incitation pour favoriser davantage de mixité dans ces métiers féminisés en quasi-totalité.

Women Today

Concernant la scolarité vous recommandez trois actions. Pourquoi mettre principalement en avant ces trois mesures pour application et à quelle échéance ?

Karine Lebon / Gaël Le Bohec

En réalité, la quasi-totalité de nos recommandations concerne la scolarité, de la maternelle au supérieur. Nous recommandons une réflexion autour de l’espace scolaire tel que les cours de récréation pour un environnement moins genré.

Concernant l’orientation, il nous paraît nécessaire de développer les informations sur les différents métiers en en faisant une matière à part entière et en multipliant les rencontres avec les professionnels et les professionnelles, de façon à ce que les rôles modèles prennent toute leur place.

Pour le choix des spécialités, dans l’enseignement secondaire, nous recommandons de mettre en place des seuils positifs en classes de première et de terminale, avec un objectif de progression sur cinq ans permettant d’atteindre une proportion de 40 % du sexe le moins représenté dans l’enseignement concerné, afin d’avoir davantage de mixité et d’ouvrir des champs d’orientation plus larges pour l’ensemble des élèves. Dans l’enseignement supérieur, nous souhaitons la mise en place d’un dispositif similaire dans les classes préparatoires aux grandes écoles et les écoles d’ingénieur notamment.

La formation obligatoire des enseignants à ce sujet de l’égalité est également une des priorités que nous avons identifiées, de même que la mise en place des référents égalité dans tous les établissements, du primaire au secondaire. C’est une recommandation nécessaire car, selon une étude très récente de « Nous toutes », plus de deux lycées sur trois n’ont pas nommé de référent égalité.

Et puisqu’on ne saurait faire une formation efficace sans les premiers concernés, la parole de l’enfant doit être valorisée. Nous recommandons de créer un Observatoire des enfants qui regrouperait des experts et des personnalités qualifiées de la sphère éducative. Il aurait notamment pour mission de publier un baromètre annuel, en partenariat avec UNICEF France, sur la base des résultats des Consultations nationales des 6/18 ans. Cette collaboration aurait pour objectif de faire état du ressenti et des attentes des enfants qui sont encore trop nombreux à faire le constat et à subir un environnement inégalitaire et de définir avec eux les priorités d’améliorations à mettre en œuvre.

Women Today

Nous expérimentons une première effervescence liée aux prochaines présidentielles avec de nombreux sujets traités mais ne vous semble-t-il pas que les enjeux liés à la parité, à l’égalité soient négligés, oubliés ?

Karine Lebon 

Je dirais même plus : ils sont niés. Un candidat pas encore déclaré (mais c’est un secret de polichinelle) a nié sur une chaîne à grande audience que les inégalités salariales puissent exister entre hommes et femmes. Ce discours est passé avec une grande complaisance alors que, chaque année, les écarts de salaire se creusent davantage. Cette année, par exemple, on considère que les femmes travaillent gratuitement depuis le 3 novembre, à 9h22.

Gaël Le Bohec

Oui, nous voyons des discours assez préoccupants et inquiétants en ce moment dans les médias. Et beaucoup de sujets reviennent souvent sur la table, mais rarement ceux des droits des femmes. Nous devons donc nous mobiliser et travailler ensemble pour aller vers une société plus égalitaire et pour que ces discours restent en marge.

Women Today

En conclusion, quel message souhaitez-vous transmettre afin que l’équité soit une valeur partagée par tous ?

Karine Lebon

Je citerais Gisèle Halimi : Tout ce qui concerne les femmes concerne la société.  

Gaël Le Bohec

Pour ma part, j’appellerai les hommes à se mobiliser davantage. Depuis des décennies, ce sont surtout les femmes que l’on voit se revendiquer féministes et lutter pour leurs droits. Or, l’égalité femmes-hommes doit tous nous concerner.

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

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