26 November, 2020
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Loulou Robert « Je croyais que je n’avais pas le droit d’utiliser le mot viol »

Zone grise, c’est le titre du récit que l’écrivaine vient de publier. C’est aussi la périphrase dangereuse qu’emploient parfois encore certains médias pour dépeindre ces rapports sexuels forcés, obtenus sans cris ni violence mais sous la pression. En 2010, Loulou Robert, qui débutait tout juste sa carrière de mannequin, a été la proie de D., un célèbre photographe qui a abusé d’elle lors d’un week-end de travail où elle posait pour lui. Elle se raconte dans un livre-uppercut, aussi dérangeant que bouleversant et salutaire.

Pourquoi avoir attendu dix ans pour rédiger Zone grise ? 

Parce qu’il m’en a fallu d’abord sept pour que cette histoire remonte à la surface. C’est la diffusion de La consolation, le téléfilm adapté du livre de Flavie Flament qui en a été le déclencheur. Auparavant, je l’avais enfouie. J’avais des séquelles physiques mais je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Ensuite, j’ai dû passer par plusieurs étapes, la honte, la peur, la colère… On transite par beaucoup d’états différents et les choses vont et viennent, comme une savonnette qui glisse et que l’on n’arrive pas à attraper. Il a longtemps été impossible pour moi d’utiliser le mot viol, je croyais que je n’en avais pas le droit…

Vous avez au départ dans cet ouvrage un style très haché, très « fragmenté », qui devient ensuite plus dense et plus structuré. Est-ce que cela a suivi les méandres de votre réflexion ? 

Oui, de toute façon, quand j’écris, je ne fais jamais de plan. Là, je me suis complètement laissée aller. Et effectivement, au fur et mesure que j’avançais dans mon texte, je comprenais les choses et les connectais entre elles. Au début, j’étais comme lui, très saccadée, très heurtée. Quand j’ai pu relier tous les fils de ma pensée, il a pris de l’épaisseur. Mais c’était important pour moi qu’on puisse ressentir la complexité de verbaliser ça et la particularité de la mémoire qui n’est pas linéaire. Parfois, tout vous semble clair, à d’autres moments, c’est très confus. L’amnésie est un mécanisme de préservation : pendant longtemps, je n’ai pas pu vivre avec ça. 

Vous évoquez la culture du viol. Ne pensez-vous pas qu’elle est encore plus répandue qu’on ne se l’imagine ? Quelle femme, toutes générations confondues, n’a pas subi un rapport sexuel non consenti ? 

Si et c’est justement pour cela, sans me jeter de fleurs, que ce livre est nécessaire. Je pense notamment à une personne de soixante-dix ans qui m’a dit après l’avoir lu qu’elle avait enfin pu comprendre ce dont elle avait souffert. Et ça arrive aussi à beaucoup de garçons. Même dans le cadre du couple, ce type de situation est ultra-fréquent. Il y a d’abord une forme de chantage qui fait que c’est par le sexe qu’on doit se montrer ses sentiments. Et puis, il y a aussi tous ces pénétrations imposées aux femmes par leur partenaire pendant leur sommeil. J’en discutais avec un ami qui me disait qu’il ne voyait pas où était le problème… Ça montre bien tout le chemin qu’il reste à parcourir. Même les filles ont du mal à reconnaitre ce qu’est vraiment cet acte, elles disent que c’est autre chose 

Pourquoi votre arme à vous est-elle la plume plutôt que la voie judiciaire ? L’une est-elle inconciliable avec l’autre ? 

Ce n’est pas du tout incompatible. Mais j’ai fait ce choix car je sais que ma société ne reconnaitra pas mon viol : j’étais majeure, je n’ai pas dit non, je ne me suis pas débattue, j’ai revu mon agresseur… Ce qu’elle ne prend pas absolument en compte, c’est le rapport de domination qui existait entre nous. C’est assez compliqué parce lorsqu’on ne porte pas plainte, on n’est presque pas considéré comme une victime. C’est une sorte de double peine. Pourtant, le fait de ne pas entreprendre cette démarche n’enlève rien à notre ressenti et à nos douleurs. 

Est-ce que la justice est trop binaire dans l’approche qu’elle a de ce type de faits ? 

Oui, pour elle, tout est noir ou tout est blanc. Le contexte, l’éducation, la peur de décevoir qu’éprouve la victime par rapport à ses proches, tous ces paramètres-là ne sont pas examinés… Ce que je trouve positif en revanche aujourd’hui, c’est qu’on a la possibilité d’en parler.

Vous parlez de « cette zone grise qui n’en est pas une » Pourquoi rejetez-vous ce terme, parce qu’il suggère de l’ambiguïté, laisse entendre qu’un viol ne pourrait l’être qu’à moitié ?

L’expression de « zone grise » dédouane l’agresseur ; ça annule le mot viol. Ça laisse sous-entendre que les signaux étaient brouillés des deux côtés. Alors, que dans la réalité, c’est D. qui a tout fait délibérément pour me placer dans cette situation. 

Pourquoi avoir fait le choix de mettre en exergue, au début des différents chapitres, les déclarations de D, de son avocat et d’autres hommes qui ont été au centre d’affaires similaires, sans toutefois les désigner explicitement ?

Parce que je trouvais que ça permettait de décentrer mon propos. De montrer aussi qu’il y a une rhétorique du viol et qu’elle est universelle. Ce sont toujours les mêmes schémas et toujours les mêmes genres de propos dont ils se servent pour se défendre…

Les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Selon vous, comment pourrait-on les sensibiliser aux questions de consentement, de respect du corps et de la volonté de l’autre ? 

L’école a un vrai rôle à assumer mais pour l’instant, elle ne le joue pas. Il faudrait aussi que les parents puissent aborder ce type de sujet, en s’appuyant au besoin sur les ressources qu’offre la culture, tels que les films ou les livres. Il faut commencer assez tôt et c’est peu dire qu’il y a du boulot… Il faut par exemple qu’aucune adolescente ne puisse continuer à croire qu’il est normal que faire une fellation dans les toilettes quand on a treize ans. 

Mettre le point final à ce livre vous a-t-il procuré une forme d’apaisement ? 

Non, je n’ai éprouvé aucun soulagement alors que ça avait été le cas lors de la parution de mes quatre romans. Je me sentirai certainement libérée quand d’autres que moi le seront aussi…. 

Quels retours avez-vous des lectrices et lecteurs depuis la sortie de Zone Grise ? Certain(e)s vous remercient d’avoir osé nommer ce qu’elles/ils ont affronté ? 

Je reçois énormément de messages via les réseaux sociaux et c’est très chargé en émotion. Beaucoup de femmes me disent que j’ai formulé ce qu’elles n’étaient pas parvenues à exprimer. Quand quelqu’un se confie sur son viol, c’est lourd à recevoir mais je trouve ça normal. Zone grise n’est pas du tout une sortie qui est légère à porter pour moi mais au moins, je me dis que ce n’est pas un combat égocentré que je mène. C’est pour ça que je ne regrette absolument pas de l’avoir fait.

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today


En pratique : Zone Grise, de Loulou Robert, est sorti le 16 septembre aux Editions Flammarion (18 euros)

crédit photo NINA ROBERT

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