Les silences qui entourent les violences sexuelles : une réalité sociale et clinique

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1964. États-Unis. Kitty Genovese, jeune femme de 28 ans, revenait de son travail de nuit en tant que serveuse. Elle a été agressée une première fois, a appelé maintes fois à l’aide. Les lumières des fenêtres des voisins s’allument puis s’éteignent. L’agresseur fait mine de partir, la laissant agonisante, puis reviendra la violer et la tuer.

Au terme de ce crime qui durera environ 1h30, Kitty Genovese décédera. L’enquête de police révélera que 38 témoins ont clairement entendu le viol et le meurtre de cette jeune femme qui se déroulait sous leurs fenêtres. Aucun voisin n’a aidé, appelé la police ou défendu la jeune femme.Pourquoi un viol et un meurtre ont-ils pu être commis, pendant 1h30, en présence de 38 personnes.

Comment comprendre ces silences et ce déni qui entourent les crimes commis sous le regard de chacun, qu’il s’agisse d’inceste au sein de la famille, ou de violences sexuelles commises dans d’autres milieux (professionnel, scolaire, sportif, …) que celui du groupe social familial ?

Darley J. et Latane B. (1968), psychologues sociaux, vont mettre en valeur, à la suite de ce fait divers, « l’effet du témoin » et la dilution de responsabilité sous-jacente, qui est à l’œuvre dans nos vies quotidiennes. C’est un phénomène psychologique social dans lequel les personnes sont moins susceptibles de venir en aide à une victime si d’autres personnes sont présentes.

En effet, face à une situation qui présente un danger, le groupe social que représente l’ensemble des témoins, a tenu, individuellement, la même explication : puisque nous sommes nombreux, quelqu’un a sans doute déjà prévenu la police.

Par conséquent, plus le nombre de spectateurs ou de personnes est élevé là où le crime se déroule, et moins il est probable que la victime soit secourue ou aidée : on suppose que soit quelqu’un d’autre va prendre en charge la situation, soit nous ne faisons rien car nous ne nous sentons pas concerné.

     Les violences sexuelles se trouvent donc déjà engluées dans une réalité sociale complexe qui entrave la parole de la victime.

Mais le silence qui étouffe les victimes, celui qui les empêche de révéler, de dire…de quels processus psychologiques cliniques participent-ils ?

Le consentement de Vanessa Springora, Familia Grande de Camille Kouchner, pour ne citer que ces derniers ouvrages ayant pour thème les violences sexuelles, sont de puissants révélateurs de ce que la société, mais également le groupe familial, ont laissé faire sous leur regard. Ces deux ouvrages sont précieux en ce qu’ils explorent les mécanismes du silence et de l’emprise perverse à l’œuvre au sein des violences sexuelles et de l’inceste.

La parole se libère aujourd’hui, contribuant à lever le voile sur l’ampleur du phénomène de l’inceste et le silence qui entoure celui-ci, qui le structure et qui lui permet de perdurer au sein de la cellule familiale.

Le secret et la mise sous silence de la victime

     Les agresseurs utilisent régulièrement auprès de l’enfant la notion de secret qui piège psychiquement l’enfant.

En effet, l’agression est sidérante, c’est-à-dire qu’elle paralyse la victime psychiquement et physiquement. Elle est sidérante parce qu’elle empêche de réagir, de comprendre ce qui se passe. L’enfant ou l’adulte peut alors se croire responsable de ce qui lui est arrivé et développer un sentiment de honte et de culpabilité qui entrave sa parole et donc la levée du secret.

C’est là toute l’empreinte de la stratégie machiavélique de l’agresseur qui culpabilise sa victime, d’autant plus si cet agresseur paraît parfaitement aimable, charismatique et séducteur devant tout le reste de la famille.  

Lorsque la violence sexuelle s’installe dans la vie d’un enfant, la peur s’impose et se généralise dans chacun des aspects de la vie quotidienne, au point de se sentir en insécurité permanente. L’enfant éprouve le besoin de se libérer du fardeau de ce secret mais la honte, la terreur à l’idée de faire exploser sa famille, de ne pas être cru, de ne plus être aimé, le paralyse.

     Dénoncer l’inceste touche à la cellule familiale, aux non-dits, aux traumatismes transgénérationnels, aux relations et aux enjeux de pouvoir, de domination entre chacun des membres de la famille. Dire, révéler, dénoncer l’inceste bouleverse l’ordre établi de façon perverse par l’agresseur.

On comprend ainsi la complexité psychique de cette démarche de dénonciation pour un enfant mais également pour cet enfant devenu adulte marqué par l’emprise et la honte, qui n’est pas certain que ce qu’il subit soit interdit, d’autant plus si l’agresseur est une personne aimée, appréciée.

Confronté à une telle ambivalence, la victime, enfant ou adulte, peut se déconnecter de ses émotions et s’anesthésier (dissociation traumatique). Cette anesthésie peut l’amener à penser que puisqu’elle ne ressent rien, ce n’est pas si grave, que ce n’est pas arrivé. En réalité, l’enfant ou l’adulte victime de violences sexuelles tente par ce moyen de survivre psychiquement.

L’agresseur, par ses stratégies manipulatoires, installe sa proie sous emprise : il lui impose son désir, il met le flou dans sa façon de penser, il parvient à lui faire croire qu’elle est la seule responsable des actes qu’elle subit.

     Nous entendons souvent la question d’apprendre aux enfants à savoir « Dire non ». Mais nous comprenons que dire Non pour une victime sidérée par l’agression, terrorisée, mise sous silence, dire non peut se révéler impossible. Et c’est normal… Déculpabilisons les victimes, petites et grandes qui n’y parviennent pas…Car pour un enfant, refuser quelque chose à un adulte qui a autorité sur lui, qui est plus fort physiquement, qui peut frapper, qui l’oblige à se soumettre, qui le culpabilise et qui lui interdit de parler, dire non est souvent un acte impossible.

Un Non ça peut aussi ne pas arrêter l’agresseur qui sait très bien que les actes qu’il commet sont interdits. Si une victime a évidemment le droit de dire Non…elle a également le droit de ne pas y parvenir parce que la peur, la terreur, l’emprise, la sidération et la culpabilité sont puissamment à l’œuvre psychiquement et physiquement.

Lorsque le corps tente de parler

      L’inceste fait exploser le corps et le psychisme de la victime, qu’elle soit enfant ou adulte. Une explosion que trop souvent, personne ne voit ou ne veut voir.

Dépossédé de sa propre parole du fait de la brutalité des violences sidérantes dans laquelle il est plongé, l’enfant, l’adolescent ou l’adulte peuvent tenter de dire, inconsciemment, ce qu’il vit et ce au moyen de ses comportements, de son corps.

Ces comportements, cette souffrance parfois rendue visible (anorexie, boulimie, automutilations, etc.) peuvent être entendues comme des stratégies psychiques inconscientes, des « mouvements d’attaque de ce silence » (Dussy D., 2009) imposé par l’agresseur, le système familial et la société.

La victime peut faire des cauchemars, avoir des troubles du sommeil, des comportements auto-agressifs, des troubles du comportement alimentaire, être en hypervigilance, avoir peur de rester seul ou au contraire avoir envie de rester toujours seul. Des idées suicidaires, des pleurs, des difficultés à s’alimenter, des douleurs au ventre et à la tête, des résultats scolaires en baisse (ou hyperinvestissement intellectuel défensif au contraire) peuvent constituer le quotidien de l’enfant.

La victime peut ne plus pouvoir se concentrer, ni pour jouer ni pour travailler, comme si elle était déconnectée, dans le vide, en proie à des images qui lui font revivre les violences sexuelles.

*DUSSY D., (« Inceste, la contagion épidémique du silence », in Enfances en péril, Anthropologie et Sociétés, volume 33, numéro 1, 2009, p.123-139).

Se faire du mal, s’automutiler, provient souvent d’un sentiment de culpabilité ou de honte. Ce serait en quelque sorte la punition que la victime s’inflige pour les violences qu’elle subit ou a subi et pour lesquelles le seul sens qu’elle y met est sa propre responsabilité (« je n’ai pas été sage », « j’ai été méchant », « j’étais habillée de telle façon », « je n’aurai pas dû passer par ce chemin »).

La victime peut introjecter la propre violence de son agresseur et la retourner contre elle-même mais également contre les autres. D’où l’importance d’une prise en charge la plus précoce possible et adaptée.

Des révélations souvent très tardives…voire impossibles…

     Selon l’enquête IPSOS 2019 (Violences sexuelles de l’enfance), 69% des victimes qui ont parlé des violences sexuelles subies ont mis en moyenne 12 années pour le faire. Dans 1 cas sur 5, les victimes ne pouvaient pas parler du fait de l’influence directe de l’agresseur sur elles. Seules 8% des victimes qui ont parlé ont été protégées.

     Les révélations parviennent à être verbalisées souvent des années après les faits…très souvent lorsque le souvenir des faits se révèle après des années sous silence (amnésie traumatique), et/ou lorsque la victime est plus à distance de sa propre famille, moins sous l’emprise de l’agresseur, ou qu’elle s’est engagée dans la construction de sa propre famille. Un mariage, un décès, une date anniversaire peuvent agir comme des réactivateurs du traumatisme et amener la révélation de la violence sexuelle subie.

Mais lorsque l’enfant parle alors qu’il vit encore au sein de la cellule familiale, il peut se heurter au déni même de sa propre famille, des adultes et de la société.

L’adulte peut ne pas croire l’enfant : la gravité des actes commis et la peur des conséquences, voire même de l’agresseur, suffisent à laisser s’installer le processus du déni chez celui qui reçoit les révélations…Et cet adulte préfère parfois se taire. Confronté à un adulte qui ne relaie pas sa parole, il est possible que l’enfant se renferme dans le mutisme et n’en reparle plus, pensant que si l’adulte ne dénonce pas, c’est sans doute que ce que qu’il subit est normal.

Les mères peuvent également être en proie à une forme de déni protecteur : elles peuvent se murer dans le silence pour préserver leur couple ou pour se préserver d’une réalité trop insoutenable.

En ne dénonçant pas les violences sexuelles qu’un enfant subi, l’enfant intègre la souffrance comme normalité dans son existence. Ce qui peut engendrer plus tard, une forme d’habituation à des relations violentes avec autrui sous forme de répétition traumatique (violence conjugale, viol, etc.).

Le silence de la société sous l’angle du dépistage et de la prévention

       Si le voile se lève peu à peu, il nous reste encore du chemin à parcourir pour une profonde prise de conscience collective de l’inceste dans la société. L’urgence semble s’articuler actuellement autour de l’amélioration de la prévention de l’inceste et des violences sexuelles, du dépistage et de la prise en charge des victimes.

Le silence qui s’opère dans la société peut être envisagé sous l’angle du manque de dépistage et de prévention. Détecter les comportements à risque, les symptômes pouvant laisser penser à des violences sexuelles, dans un cabinet médical ou à l’école par exemple, poser des questions aux enfants pour lesquels on s’inquiète, parler aux enfants du risque de l’inceste à la maison, à l’occasion d’un fait divers, de la lecture d’un livre, d’une situation de violence à l’école ou ailleurs, poseraient les première pierres d’un dialogue ouvert et régulier quant à la question de la prise en charge des violences sexuelles et de l’inceste au sein de notre société.

Parler avec les enfants des violences sexuelles ne les traumatise pas…et cela nous engage dans un dialogue avec et auprès d’eux, pour tenter de combattre la « contagion épidémique du silence » qui entoure l’inceste. Dussy D. (2009), nous le rappelle : « les incestes ont très majoritairement lieu dans des familles déjà marquées par des actes incestueux aux générations précédentes, et que la loi du silence se trouve ainsi fortement intériorisée. »

Coralie Diere, psychologue clinicienne en MECS-Protection de l’Enfance

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