Les paradoxes de la féminisation au sein de l’Éducation nationale

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Parité hommes / femmes dans l’Éducation nationale ?

Women Today

C’est un fait, contrairement à d’autres ministères, l’enseignement, et plus largement le système éducatif, constitue en France un secteur professionnel féminisé. Aujourd’hui, plus de 60 % des agents de la fonction publique sont des femmes.

Bonjour Gilles Combaz, dans votre dernier ouvrage « Les paradoxes de la féminisation »  vous notez que cette situation, en apparence favorable, cache des disparités importantes notamment que le recrutement se féminise toujours plus mais que les femmes accèdent finalement peu aux postes à responsabilités.

Gilles Combaz

Effectivement, le système éducatif français est très féminisé. Un rapport du ministère de l’éducation nationale daté de mars 2020 précise que 70 % des enseignants sont des femmes et, pour les personnels non enseignants, la part des femmes est de 77 %. Mais, plus on monte dans la hiérarchie et plus le pourcentage de femmes diminue. Il y a une différence assez nette entre l’encadrement intermédiaire et l’encadrement supérieur. Pour le premier cas, il y a quasiment l’équilibre : en 2020, la part des femmes est de 51,4% pour les chefs d’établissement du second degré, 54,7% pour les inspecteurs du primaire, 46,6% pour les inspecteurs du second degré. En revanche, la part des femmes n’est que de 34,4% pour les inspecteurs d’académie, 34,9% pour les inspecteurs généraux et 35,1 pour les recteurs.

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Est-ce à dire que femmes et hommes ne connaissent pas les mêmes évolutions de carrière dans ce domaine ? (les directeurs/trices d’établissements dans le premier degré, les inspecteurs/trices du premier degré, les directeurs/trices d’établissements du second degré.)

Gilles Combaz

Pour les chefs d’établissement du second degré et les inspecteurs du primaire, l’accès aux postes est désormais relativement équilibré. Pour la direction des écoles dans le premier degré, la part des femmes dépasse les deux tiers. Il y a une féminisation au sens quantitatif du terme (une proportion de femmes assez élevé à ce niveau de responsabilité). Mais il s’agit d’une féminisation différenciée dans la mesure où les femmes n’accèdent pas de la même manière et à la même vitesse à ces postes.  Les hommes progressent plus rapidement et ont accès aux postes les plus valorisés socialement et financièrement. C’est la raison pour laquelle on peut parler de paradoxes de la féminisation.

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Vous avez scruté ces postes à travers trois thématiques clés : le recrutement, la mobilité, l’avancement. Quelles conclusions en tirez-vous ?

Gilles Combaz

Les statistiques nationales révèlent une progression importante de la part des femmes pour les trois types de postes étudiés entre 1998 et 2017. Mais, ces données masquent des inégalités qui se développent au cours de la carrière. Les hommes accèdent à ces postes en étant plus jeunes que leurs collègues femmes. Ces dernières attendent le moment qu’elles jugent opportun pour se porter candidates, notamment, pour une partie d’entre elles, lorsqu’elles s’estiment suffisamment déchargées des tâches et des responsabilités familiales. Les hommes sont promus plus rapidement car dans les arbitrages qu’ils opèrent dans l’articulation des différents temps de vie, ils privilégient la carrière professionnelle. Ils sont également plus mobiles que les femmes et ceci constitue un atout majeur pour leur progression professionnelle. Ils obtiennent plus souvent que les femmes des postes à profils particuliers. Et, cela aussi contribue à ouvrir les perspectives d’évolution.  

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Croyez-vous que la féminisation d’une profession (entendue au sens quantitatif du terme) puisse contribuer à sa dévalorisation ?

Gilles Combaz

Dans un article qui demeure une référence, ma collègue Marlaine Cacouault a montré que ce n’était pas le cas pour trois professions qui se sont fortement féminisées au cours de deux dernières décennies : l’enseignement, la médecine et la magistrature (Cacouault, 2001). C’est le cas également pour l’accès aux trois postes étudiés. Aucun élément factuel ne permet d’affirmer que la progression des femmes dans ces domaines contribue à la dévalorisation de ces professions. En revanche, c’est ce que mentionne une partie des personnels de direction hommes que j’ai interrogés. Ils indiquent, entre autres, que la faible rémunération associée à ces postes à responsabilité a tendance à éloigner une partie des hommes susceptibles d’être intéressés par la direction d’établissement. Cette opinion laisse supposer que les femmes seraient moins sensibles au montant de leurs salaires. Ceci reste à démontrer.  

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Vous parlez dans le livre de « féminisation différenciée ». Des exemples ? Comment les femmes expliquent-elles cette féminisation différenciée ?

Gilles Combaz

J’emprunte cette notion de féminisation différenciée aux deux sociologues Jacqueline Laufer et Annie Fouquet. Elles montrent que l’accroissement du nombre de femmes chez les cadres ne doit pas masquer le fait que la féminisation est très différenciée. Non seulement certains secteurs demeurent très “ masculins ” (par exemple le groupe des ingénieurs et des cadres techniques d’entreprises), mais encore les femmes sont comparativement beaucoup moins nombreuses que les hommes à occuper les postes de cadres les plus prestigieux. Nous observons le même phénomène pour les trois postes étudiés, notamment pour les chefs d’établissement du second degré où les femmes occupent plus fréquemment que les hommes des postes d’adjointes. Il y a également les éléments que j’ai mentionnés plus haut.

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Autres éléments, peut-être encore plus troublants et dérangeants, sont les phénomènes d’autocensure et ceux d’intériorisation des mécanismes de domination. Expliquez-nous.

Gilles Combaz

Je me suis effectivement intéressé à la façon dont les femmes et les hommes perçoivent subjectivement les inégalités entre les sexes. Et, je montre que les femmes se montrent plus sensibles que les hommes aux inégalités, en particulier celles qui concernent l’accès aux postes à responsabilité. Mais, dans le même temps, elles éprouvent beaucoup de difficultés à exprimer ce type d’injustice lorsqu’on aborde leurs propres cas. Ceci rejoint la tendance déjà mise au jour par Sophie Richardot, Beate Collet et Alexandra Frenod dans l’enquête DYNEGAL. L’une des questions posées par ce résultat est de savoir s’il s’agit d’une forme de déni ou un moyen de protection comme si, personnellement, ces femmes ne se sentaient pas concernées. On peut aussi se demander cela ne s’apparente pas à une forme d’intériorisation de la domination au sens où ce phénomène a été étudié par le sociologue allemand Max Weber et par l’étude que Pierre Bourdieu a consacré à La domination masculine au sein de la société Kabyle.  

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Il y a cet effet plafond de verre et obstacle supplémentaire vous parlez aussi de « l’escalator de verre ». De quoi s’agit-il ?

Gilles Combaz

Censé faire le pendant du plafond de verre, la notion d’escalator de verre nous vient de la sociologue américaine Christine Williams. Elle concerne la situation d’hommes travaillant dans des professions dites féminines (enseignants à l’école maternelle, maïeuticiens, garderies d’enfants, travailleurs sociaux, etc.). Les hommes exerçant dans ces professions cherchent généralement à se distinguer en accédant à des postes de responsabilité ou en assumant des tâches requérant une haute technicité. C’est le cas notamment pour les éducateurs spécialisés (Bodin, 2011), les infirmiers libéraux (Douguet, Vilbrod, 2008), les hommes sages-femmes (Charrier, 2004), les enseignants à l’école maternelle (Jaboin, 2013) ou ceux qui interviennent dans le secteur de l’enseignement spécialisé (Jaboin, 2010). Nous interprétons ce phénomène en soulignant le poids des représentations sociales et des modèles sexués traditionnels. Ils mettent en évidence l’importance des clichés et des attentes sociales des collègues de travail, des supérieurs hiérarchiques et des usagers qui tendent à pousser les hommes dans des emplois féminins à accéder à des postes de gestion, d’administration et de responsabilité. Et, je montre que la notion d’escalator de verre est très pertinente pour analyser la trajectoire des hommes qui dirigent des écoles dans le premier degré.     

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Cependant Gilles Combaz vous notez que tout n’est pas figé et que les choses bougent. Quel message délivrez-vous à toutes ces femmes qui pourraient se décourager ?

Et au regard de vos connaissances, une suggestion à Monsieur le Ministre Jean-Michel Blanquer ?

Gilles Combaz

Mes travaux révèlent la persistance d’inégalités entre les femmes et les hommes pour l’accès aux postes étudiés mais ils montrent aussi que tout n’est pas figé. Une première rupture apparaît notamment entre les générations. Il y a deux décennies, les femmes étaient moins nombreuses que les hommes à se présenter aux concours de recrutement des chefs d’établissement du second degré et des inspecteurs du primaire. À présent, c’est le contraire et cela concerne surtout les jeunes femmes. Les recherches de Dominique Méda montrent que les jeunes générations n’entretiennent pas le même rapport au travail que les plus anciennes. D’autres études révèlent que les jeunes femmes ont tendance à repousser l’âge de leur mise en couple et la venue des enfants. Elles souhaitent asseoir leur carrière professionnelle avant de s’investir dans les responsabilités familiales. Les mêmes travaux mettent au jour un changement d’attitude d’une partie des hommes jeunes. Certains sont prêts à freiner le déroulement de leur carrière professionnelle pour se consacrer davantage à leur famille. C’est surtout le cas pour les couples où les deux conjoints possèdent un haut niveau de qualification.

Il peut paraître présomptueux de ma part de proposer une suggestion au ministre de l’éducation nationale, monsieur Jean-Michel Blanquer. Dans le préambule qu’il rédige pour un rapport officiel publié en 2018, voici ce qu’il écrit : « L’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes est au cœur des valeurs républicaines et des missions de la fonction publique. Elle est aussi un axe fondamental du chantier de transformation des ressources humaines de notre ministère. Nous avons, en tant que ministère de l’École de la République, un devoir d’exemplarité : par le message que nous portons, par les valeurs que, chaque jour, nos personnels incarnent et font vivre, il nous revient d’être à la pointe de cette exigence ». Nous pouvons simplement souhaiter que cette exigence puisse se traduire concrètement dans les situations professionnelles des personnels du système éducatif.

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons :   contact@womentoday.fr

Notice biographique

Gilles Combaz a débuté sa carrière professionnelle comme moniteur de ski et accompagnateur en moyenne montagne dans la vallée de la Tarentaise en Savoie. Puis, il a été professeur d’éducation physique et sportive en région parisienne. Il a exercé durant une dizaine d’années en lycée. Parallèlement, il s’est formé à la sociologie à l’université René Descartes – Paris V auprès de Viviane Isambert-Jamati, Lucie Tanguy et Gabriel Langouët. En 1990, il soutient une thèse centrée sur les effets sociaux des pratiques d’évaluation en éducation physique et sportive. Celle-ci est publiée aux PUF en 1992 (Sociologie de l’éducation physique. Évaluation et inégalités de réussite). En 1991, il est recruté comme maître de conférences en sciences de l’éducation à l’IUFM de Nantes. En 1993, il rejoint l’université Paris V et il intègre le laboratoire de sociologie de l’éducation dirigé par Eric Plaisance. En 2004, il soutient une HDR sous la direction de Claude Lelièvre (Contribution à une sociologie des inégalités scolaires. Essai d’auto socioanalyse). En 2007, il est recruté comme professeur en sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon 2.

Thématiques de recherche : inégalités scolaires, éducation, sexe et genre, sociologie des rapports entre l’État et l’école, composition sociale du public scolaire et différenciation des contenus d’enseignement, sociologie de l’encadrement intermédiaire au sein du système éducatif, égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. 

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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