Les Papas en danger ?

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Dans leur vision du monde, les hommes et les femmes sont fondamentalement différents et l’objectif final de leur mobilisation étant de garantir aux hommes une liberté de choix et d’action la plus grande possible au détriment des femmes et des enfants.

Entretien avec Édouard Leport, Docteur en Sociologie et auteur du livre « Les papas en danger ? ». Depuis le milieu des années 1970, des associations défendant les droits des pères — à l’image de SOS Papa ou de Les papas = Les mamans — ont imposé l’idée dans le débat public que les pères séparés seraient éloignés de leurs enfants par une justice favorisant les femmes. Après trois années d’enquête auprès de ces militants, Edouard Leport révèle à contrario une réalité bien plus sombre.

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Bonjour Édouard Leport, pourquoi et comment avez-vous procédé pour étudier le discours des associations de pères ?

Édouard Leport

En tant que chercheur, que personne et militant j’ai été intéressé par les luttes féministes depuis de nombreuses années et j’avais envie de faire de la recherche scientifique en sociologie dans ce cadre général. Je souhaitais une façon de faire qui ne prenne pas la place, et ne prenne pas la parole en lieu d’autres chercheuses femmes féministes qui auraient pu effectuer des travaux bien plus pertinents que ce que je pouvais réaliser.

J’ai donc choisi d’étudier le rôle des hommes dans le patriarcat et dans les rapports sociaux de sexe. Et ainsi en discutant avec ma directrice de thèse, j‘ai décidé d’étudier les associations pour les droits des pères en tant que partie active du mouvement masculiniste.

Je dois vous préciser que je ne suis pas directement concerné par le sujet puisque mes parents n’ont pas divorcé, je ne suis pas marié et je n’ai pas d’enfant.

Concernant la méthodologie, j’ai commencé à étudier toutes les productions écrites telles que les sites internet des associations, leurs tracts, leurs journaux ainsi que les comptes rendus d’audition de commissions parlementaires ou de commission des lois.

Je suis également parti mener des enquêtes de terrain, comme chercheur, à la rencontre des associations représentatives. Ces prises de contact se sont très bien déroulées et à ce titre, je pense que la solidarité masculine a favorisé mon « immersion ».

Il en est ressorti 32 observations effectuées, majoritairement dans des permanences d’accueil, au sein de trois associations différentes. Ce sont des groupes de parole collectifs qui se déroulent sur deux heures où chaque père expose sa situation et demande des conseils aux militants.

Après ce travail de terrain, j’ai réalisé 24 entretiens individuels et approfondis regroupant ainsi 14 militants et 10 bénéficiaires de conseils.

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Pouvez-vous nous indiquer quelques éléments clefs à propos des statistiques relatives au divorce car les hommes ne semblent en rien victimes de discrimination face à la justice ?

Édouard Leport

Selon les chiffres disponibles, il existe 80% de divorces-séparations avec des enfants qui se déroulent par consentement mutuel sur tous les points. Parmi les 20% en désaccord, la majorité des conflits sont issus de motifs financiers (pension alimentaire, prestation compensatoire, …). Finalement il ne reste qu’une faible partie qui concerne la résidence des enfants et un peu plus à propos des droits de visite et d’hébergement.

En résumé, 80% des enfants sont en résidence principale chez leurs mères, 12 % sont en résidence alternée et 8% chez leurs pères. Au regard de ces chiffres, les associations pointent le fait qu’il existe une discrimination contre les hommes puisqu’ils n’ont pratiquement jamais la garde alternée et encore moins la garde chez eux.

Mais en étudiant plus en détails ces chiffres, nous réalisons que la très grande majorité des cas repose sur un accord entre les deux parents. Par conséquent si la résidence alternée n’est pas plus souvent mise en place, c’est qu’elle n’est tout simplement pas demandée par les parents.

Conclusion, quand les deux parents sont d’accord et demandent la résidence alternée, elle est systématiquement accordée. Un rapport du ministère de la Justice de 2013 (il n’existe pas ou peu d’études récentes) indiquait que globalement les pères obtenaient ce qu’ils demandent dans neuf cas sur dix. On ne peut donc pas parler de discrimination systématique et massive.

En revanche, cela signifie n’exclue pas qu’il existe des jugements trop rapides ou des erreurs judiciaires. La justice aux affaires familiales, étant une justice de masse avec une logique d’efficacité dans le traitement des affaires, peut dans certaines situations créer des déceptions, des incompréhensions ou des erreurs.

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Dans votre ouvrage vous employez le mot masculinisme. Pouvez-vous nous en rappeler la définition ?

Édouard Leport

Il est peut-être plus facile de partir de la définition avec le terme plus général de la misogynie qui nomme la haine et le mépris des femmes. Ensuite de façon un peu plus spécifique, nous avons l’antiféminisme qui est l’opposition prioritairement faite aux femmes qui luttent pour leur émancipation et leurs droits. Et puis le masculinisme qui est un mouvement, une idéologie qui revendique plus de droits et plus d’avantages pour les hommes en tant qu’hommes. Cela combine à la fois une volonté de contrer le féminisme et la volonté d’accroître le pouvoir des hommes.

Le point de départ de cette idéologie est le suivant : le féminisme est allé trop loin, l’égalité est déjà atteinte et les femmes dominent les hommes actuellement ce qui provoque une crise de la masculinité pouvant mener à un possible effondrement de la société tout entière. Et il est donc légitime pour les hommes de revendiquer le plus de droits en tant qu’hommes avec une conscientisation d’appartenance à la catégorie des hommes comme sujets politiques.

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Certains hommes sont-ils prêts à tout pour payer moins de pensions alimentaires et faire taire les dénonciations de leurs enfants et de leurs ex-femmes ?

Édouard Leport

Durant mes observations et concernant les pensions alimentaires, il est presque systématiquement considéré qu’elles sont trop élevées et que les femmes quittent leurs maris et gardent les enfants pour soutirer de l’argent et s’enrichir… Il est invariablement rappelé que la résidence alternée fait, presque toujours, disparaître la pension alimentaire et que c’est donc un moyen d’éviter de payer une pension. Et ainsi les militants dispensent des conseils pratiques d’optimisation fiscale et parfois même des conseils, illégaux, en matière d’organisation de son insolvabilité. Et parmi les bénéficiaires observés, à titre personnel, aucun n’a jamais retenu cette possibilité.

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La presque totalité du mouvement affirme défendre l’égalité hommes-femmes. Sont-ils féministes ?

Édouard Leport

Souvent ces associations se réapproprient l’égalitarisme, l’humanisme, etc… Mais mon travail démontre que c’est assez clairement une posture qui leur permet d’éviter les critiques et de légitimer leur combat. Ils sont très essentialistes et défendent au mieux une espèce de soi-disant « égalité dans la différence » qui repose sur une répartition inégale des rôles.

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Est-il incontestable qu’une part, non négligeable, des pères mobilisés sont accusés de violences conjugales ou de violences envers leurs enfants et tous sont en procédure de divorce ?

Édouard Leport

Parmi les 24 pères que j’ai eu en entretien, un tiers m’a rapporté avoir fait l’objet d’accusations de violences conjugales ou violences sur les enfants ou violences sexuelles sur les enfants. C’est une proportion particulièrement élevée et déstabilisante. Néanmoins j’insiste sur le fait que c’est un échantillon de petite taille et je reste très prudent concernant la généralisation de ce chiffre.

Mais gardons à l’esprit que ces pères qui militent dans ces associations, et une bonne partie des papas qui s’adressent à elles, font partie du faible pourcentage de pères qui n’obtient pas gain de cause devant la justice car leurs dossiers sont souvent très compliqués. Ainsi le Juge aux affaires familiales préfère rester prudent avant de prendre une décision dans des affaires liées à des accusations, présomptions de violences. 

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Ce discours des associations amplifie-t-il les violences conjugales ?

Édouard Leport

Selon mes observations cela participe à l’amplification des violences conjugales du fait d’une certaine banalisation, d’une minimisation qui les rendent beaucoup plus excusables, plus justifiables, etc…

Systématiquement durant les discours entendus « les femmes sont rendues responsables des violences perpétrées contre elles par les hommes qui ne font que réagir à une situation. Elles sont coupables de violences psychologiques sournoises. »

Il existe plusieurs stratégies de banalisation. Notamment celle mentionnant que quand un père raconte qu’il a été accusé de violences conjugales par son ex-conjointe, systématiquement il est répondu « elles font toutes ça, c’est une stratégie malhonnête pour éloigner les pères de leurs enfants » et ainsi porter préjudice aux pères.

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Vous révélez qu’en off, « lors des permanences des associations, les langues se délient et le combat de ces pères se révèle finalement très éloigné des préoccupations éducatives et des revendications d’égalité des sexes qu’ils affichent dans la sphère médiatique. »

Édouard Leport

En effet, les préoccupations éducatives, la prise en charge concrète des enfants, la parentalité ne sont pratiquement jamais abordées. L’enjeu est de fournir des conseils stratégiques pour permettre aux pères d’obtenir gain de cause face à la justice, ceci au détriment des préoccupations concernant les souhaits des enfants.

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Quelle est leur vision du monde et des relations femmes-hommes ?  

Édouard Leport

C’est définitivement une vision masculiniste. Ils défendent une approche très traditionnelle de la famille hétérosexuelle (même si la plupart des associations se targuent d’être ouvertes aux couples gay et lesbien) et du rôle des hommes dans la société. Le père, chef de famille, devant avoir une place centrale dans la société.

Dans leur vision du monde, les hommes et les femmes sont fondamentalement différents et l’objectif final de leur mobilisation étant de garantir aux hommes une liberté de choix et d’action la plus grande possible au détriment des femmes et des enfants.

Propos recueillis par Michael John Dolan

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