7 July, 2020
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Les mères sont-elles à la fête ?

Paroles de mère et Paroles de fille

Paroles de mère

J’ai quatre filles. Évidemment  merveilleuses : la douce volontariste, la poétesse, l’enfant joueuse, l’intellectuelle. Être mère, pour moi, a été et continue d’être une fête quotidienne. Quand elles étaient petites, c’était une fête des sens. On ne parle pas assez – on n’oserait pas – de la merveilleuse sensualité du corps des enfants, des enfants à soi, à soigner, à admirer, à respecter, à humer, à regarder grandir. Nous toutes, mamans, pourtant le disons un jour, le corps de notre enfant entre les bras, pour exprimer notre émerveillement, « mmmm, je vais te manger ». Nous ne les mangeons pas, mais quels délices.

Pendant notre récent confinement mondial, j’ai écrit une longue lettre d’amour à ma fille aînée, Ada. L’histoire d’un autre confinement, il y a 40 ans, quand elle est née et que je n’avais personne pour m’aider à m’occuper d’elle. Confinée avec elle, pendant deux mois, je me suis mise à l’aimer, sans la connaître encore ; j’ai laissé l’amour naître et grandir, en me disant que je ferai connaissance plus tard. Je l’allaitais et je l’aimais. L’amour est d’abord un libre choix, puis une question hormonale, puis une histoire… Il s’est écoulé 29 ans entre la naissance de Ada et le moment où la benjamine a quitté le nid familial. J’ai alors fait le libre choix d’une nouvelle vie, d’une rencontre avec moi-même et les désirs profonds qui m’animaient, d’art, de réflexion, d’écriture, de découverte, d’amour. Une nouvelle vie, une nouvelle manière d’être mère. À la demande, si je puis dire. À la demande de mes filles. Après quelques vagues tempêtueuses, elles ont joué le jeu de ce nouveau choix. N’est-ce pas Ada ? Cela t’a pris quelques années… Aujourd’hui, tu me sollicites parfois ; je te sollicite en retour, pour écrire par exemple le chapitre sur les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfants dans mon livre Femmes Hors Normes (Odile Jacob, 2017). Ou pour écrire ensemble cet article.

Les plus belles fêtes sont celles où l’on donne. Que puis-je donner aujourd’hui, à 69 ans, à mes filles ? Ni argent, ni confort matériel, ni conseils, ni présence…, je leur offre en revanche la possibilité de se réjouir d’avoir 69 ans. À ces quatre femmes qui vivent leur vie souvent compliquée de jeunes femmes indépendantes, mères ou pas, mais aussi à toutes les jeunes femmes dont j’ai la chance d’être entourée, j’offre la vision d’une femme de 69 ans, j’y insiste, en évolution constante, toujours dans le doute et le désir, toujours au travail, mentalement et sexuellement bien dans son corps. Ma fête d’être mère, aujourd’hui, c’est de transmettre ce désir, ce possible-là : vivre pleinement une vie de femme, à tout âge, que l’on soit mère ou non. Le fait d’être mère n’est pas une addition de féminité. Pour moi – j’ai cette chance, parmi tant d’autres – c’est une fête. Ada, d’autres pensées t’animent aujourd’hui. Dis-nous.

Paroles de fille

Dans le contexte des événements de la semaine dernière aux États-Unis, et suite aux décès d’Ahmaud Arbery, Breonna Taylor et George Floyd, la maternité m’est apparue d’une manière différente : pas exactement « une fête ». J’ai essayé d’imaginer ce que cela signifie, en termes de vécu maternel, que d’être la mère d’un adolescent noir, d’un jeune homme noir, aux États-Unis, aujourd’hui. Il m’a fallu le discours aussi puissant qu’émotionnel de Madame Keisha Lance Bottoms, Maire d’Atlanta, en pleines manifestations suite à la mort de George Floyd, pour réaliser que si toutes les mères du monde partagent les mêmes inquiétudes, les mères de jeunes hommes noirs s’inquiètent  autrement, s’inquiètent davantage[1]. Elles s’inquiètent de voir leurs fils subir des préjugés et ne jamais bénéficier du doute. Elles s’inquiètent de voir leurs fils injustement disciplinés à l’école parce que les éducateurs assument le pire (les étudiants noirs sont plus de trois fois plus susceptibles que leurs pairs blancs d’être expulsés ou suspendus des écoles américaines[2]). Elles s’inquiètent de voir leurs fils arrêtés sans motif. Elles s’inquiètent de la manière dont la brutalité policière peut s’exercer sur leurs fils. Elles s’inquiètent de voir leurs fils tués par la police. Malheureusement, la liste est longue. Malheureusement, leurs inquiétudes sont toutes justifiées. Je rends hommage à ces mères et je m’engage à faire ce qui est entre mes mains pour favoriser le changement pour les jeunes enfants noirs aux États-Unis. Afin que la fête des mères soit une fête pour toutes les mères.

Ada Salomé Polla et sa mère Barbara


[1] https://www.fox5atlanta.com/video/689455

[2] [2] https://www.brookings.edu/research/2017-brown-center-report-part-iii-race-and-school-suspensions/

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