Les femmes sont-elles les oubliées de la mythologie ?

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Le destin des femmes de la mythologie grecque est toujours lié à celui de grands héros. Elles sont, la plupart du temps, victimes de leurs abus, ou au mieux, leur faire-valoir. Pourtant, elles se distinguent par leur courage et leur inventivité et occupent une place essentielle dans les mythes. Comment Thésée aurait-il vaincu le Minotaure sans Ariane ? Que serait devenu le royaume d’Ulysse sans Pénélope pour en assurer l’intendance, pendant l’absence de son héros de mari ? Alors, parcourons ensemble l’épopée et levons le voile sur ces femmes oubliées de la mythologie.

Women Today :

Bonjour Laure de Chantal. Vous êtes Normalienne, agrégée de lettres classiques et vous avez publié « Libre comme une déesse grecque » aux éditions Stock. Comment les mythes racontés dans votre ouvrage nous invitent-ils à penser la place des femmes aujourd’hui ?

Laure de Chantal :

La mythologie, quelle que soit son origine, est un type de discours à la fois simple et profond qui parle au cœur et à l’esprit, c’est pour cette très grande efficacité qu’elle a pu se transmettre depuis si longtemps et presque universellement. La mythologie grecque ajoute une autre particularité, que je mets en avant dans ce livre : les divinités féminines y ont une importance aussi grande que les divinités masculines, voire supérieure car elles sont associées au progrès soit individuel soit civilisationnel. Par exemple la déesse Artémis est celle qui accompagne le passage de l’enfance à l’âge adulte et, pour les filles, les naissances. Par exemple aussi Athéna apporte l’intelligence, la victoire à la guerre tandis que Arès apporte lui aussi la guerre mais dans sa dimension de violence, sanguinaire et brutale. Par exemple encore la déesse Flora donne à l’humanité la beauté universelle que sont les fleurs mais également le savoir et la médecine. Par exemple…je m’arrête parce qu’il y a tellement d’exemples que même un livre ne suffirait pas pour insister sur un point : ces déesses tracent pour nous aujourd’hui la voie, donnant autant de modèles, de tous les âges et dans tous les domaines, pour concevoir un monde où les femmes ont non seulement leur place, mais la meilleure.

Women Today :

Les femmes de la mythologie sont-elles bien plus libres que celles d’aujourd’hui ?

Laure de Chantal :

Pour les déesses oui, sans aucun doute et j’ajouterai même qu’elles veillent farouchement sur leur liberté : gare à quiconque oserait s’y opposer! Pour les héroïnes disons qu’elles s’affranchissent des contraintes sociales mais qu’elles ont tout de même à les subir. Ainsi Ariane n’hésite pas à quitter ses parents et le confort de son palais de Crète pour accompagner Thésée dans ses aventures. Celui-ci s’avère très loin de ses espérances et l’abandonne sans rien sur une île peuplée de loups et de sauvages. Voilà un tribut bien lourd à payer pour s’être affranchie de la tutelle parentale. Ariane n’est pas loin de se suicider (ce qui est l’expression d’une forme suprême mais morbide de liberté) avant de décider de vivre,  survivaliste avant tout le monde. Le dieu Dionysos croise non loin de l’île et vient lui porter secours. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et décide de se marier. Ce faisant Ariane devient non seulement divine et immortelle mais déesse des fêtes, aux côté de Dionysos dieu du vin et des réjouissances. En signe de son nouveau statut divin elle reçoit un nouveau nom : Libera, ce qui signifie « la libre ». Aujourd’hui encore une constellation est nommée d’après elle.

Women Today :

Machistes, les sociétés antiques ?

Laure de Chantal :

Les Grecs sont pour nous les premiers en beaucoup de domaines : les premiers philosophes, les premiers poètes et sans doute les premiers machistes. Jusqu’à très récemment les historiens se plaisaient (voire se complaisaient) à décrire une société antique machiste à l’extrême avec pour conséquence l’impression d’un immense progrès entre la situation antique et aujourd’hui. C’est trop facile! Les dernières découvertes invitent à reconsidérer cette position notamment des indices de peuples de femmes guerrières, semblables donc aux Amazones. Il y a beaucoup de fantasme (et de nostalgie masculine) dans le fait de croire en une espèce de « super-patriarcat » antique. Je citerai un exemple : on parle fréquemment de « gynécée » pour désigner un appartement où les femmes grecques auraient été recluses. Or ni le mot ni la chose n’existe en Grec ancien. Le mot a été inventé en français au XIXe siècle (en même temps que le mot « misogyne »!) ; quant à la chose, la pièce, elle provient d’une surinterprétation d’un texte de l’architecte romain Vitruve, qui des siècles plus tard,  à propos de la maison grecque parle d’un « gynaeceum » où les femmes se retrouvent pour tisser. Il ne précisent aucunement qu’elles ne pouvaient pas en sortir. D’un point de vue archéologique aucune trace de gynécée n’a été encore mise au jour. Le gynécée est donc jusqu’à preuve du contraire une projection d’un fantasme contemporain sur l’Antiquité. De même que dans mon livre j’ai voulu dépoussiérer les mythes grecs des lectures et traductions machistes qui en avaient été faites, de même il me semble qu’un travail similaire devrait être fourni en histoire.

Women Today :

Comment ces déesses symbolisent-elles les plus belles forces de la civilisation ?

Laure de Chantal :

Chaque divinité est le dieu ou la déesse de quelque-chose, régnant sur un domaine qui lui est cher. Or les valeurs de prédilection des déesses, leur sphère d’influence si l’on veut, sont celles qui font grandir les mortels, les porte à s’unir et à collaborer. Le meilleur exemple est à mes yeux le lien unissant Athènes, la cité, et Athéna la déesse. Dans la mythologie, chaque ville est protégée par une divinité qui y reçoit un culte particulier. Pour Athènes, deux dieux sont en rivalité. D’un côté Poséidon, le dieu de la mer, offrent aux Athéniens un de ses chevaux sacrés pour faire pencher la balance de son côté, de l’autre Athéna  donne un olivier, un cadeau qui semble modeste mais qui en réalité va assurer la prospérité à la cité car il conduit à la production d’huile d’olive, permettant non seulement de nourrir les habitants mais de commercer avec à peu près tous les peuples connus alors. L’olivier est également le ferment de la démocratie car la culture et la production de l’huile d’olive nécessitent l’union et l’organisation de tous. Pour départager les dieux un vote est organisé. À ce vote les femmes sont invitées à participer raconte l’écrivain latin Macrobe et grâce à elles c’est Athéna qui est élue. Dans la mythologie la première démocratie porte donc une femme à sa tête. À noter que selon Macrobe toujours le droit de vote leur fut retirer tout de suite après.

Women Today :

Les Grecs et les Romains ont-ils inventé le féminisme ?

Laure de Chantal :

Comme je l’ai dit plus haut, les Grecs sont pour nous les premiers en beaucoup de choses, mais je pense qu’il faut être rigoureux sur les termes et que le féminisme ne fait pas partie des inventions conceptuelles des Grecs. En revanche ils nous ont laissé des modèles, des pistes (et de très belles histoires!) qui peuvent nous guider intellectuellement et politiquement pour faire progresser le féminisme.

Women Today :

Vous remettez « la colonne à l’endroit » car nous découvrons des figures féminines grandioses, à côté desquelles dieux et héros semblent souvent tout-petits… ?

Laure de Chantal :

C’est l’originalité de ces mythes de nous présenter des figures féminines non seulement puissantes, mais agissantes, et efficaces, triomphant de nombreuses situations, montrant que l’héroïsme et la victoire appartiennent tout autant aux hommes qu’aux femmes. Cela est étonnant pour nous autres contemporains, mais, dans la mythologie grecque, le monde n’a pas  UN CRÉATEUR mais UNE CRÉATRICE, Gaïa qui, après le chaos asexué initial, donne naissance, seule, à tous les éléments, aux mers et aux montagnes. Ces figures féminines sont des moteurs de l’action, elles ne sont pas « dans l’ombre » de grands hommes. Par exemple Ulysse, le héros de l’Odyssée, ne pourrait jamais rentrer chez lui sans les conseils d’Athéna ni ceux de Circé qui lui indique le chemin vers son île d’Ithaque, et il retrouverait son palais saccagé sans son épouse Pénélope qui maintient l’ordre et l’espoir pendant son absence de plus de vingt ans. Au combat aussi les femmes sont nécessaires : Athéna et même Aphrodite, la toute puissante déesse de l’amour, vont sur les champs de bataille de la guerre de Troie ou, quand il s’agit de vaincre un dragon furieux, ce n’est pas le héros Jason mais Médée, alors jeune fille, qui triomphe de la bête féroce.

Women Today :

Pouvez-vous nous donner quelques idéaux de féminité représentés par les déesses

Laure de Chantal :

Ils sont si nombreux, et surtout si variés! Il y en a pour tous les goûts et pour tous les âges de la vie : Antigone qui est encore une petite-fille, une pré-adolescente pour nous, lorsqu’elle met à genoux le tyran Créon qui fait régner la terreur sur la ville de Thèbes,  Daphné; jeune nymphe, qui ose dire non au plus beau des dieux, Apollon;  Déméter et sa fille Koré qui changent l’ordre du monde et imposent le rythme des saisons; Baucis, l’ultra vieille dame qui s’avère bien plus costaud que son époux. Les Grecs et les Romains avaient bien compris qu’avec l’âge, les femmes sont le plus souvent plus fortes et en meilleur santé que les hommes! Il y a aussi Mètis, l’intelligence politique sans qui personne ne peut gouverner : un plaidoyer pour les femmes en politique! Il y a enfin des « génies du mal », comme Médée, coupable d’à peu près tous les crimes qui pourtant n’est pas punie par les dieux: Œdipe se crève les yeux, Oreste devient fou de remord, Médée, elle, finit triomphante, sans regret, portée sur le char du Soleil.  Pas d’angélisme dans la mythologie : la grandeur, la noirceur, l’horreur, le génie du mal appartiennent aussi aux femmes.

Women Today :

Le meilleur de l’Homme est-il une femme ?

Laure de Chantal :

Dans la mythologie gréco-romaine sans aucun doute car l’intelligence, la liberté, la justice, l’amour, la majorité des forces qui ont permis le progrès humains sont incarnées par divinités féminines.

Women Today :

Peut-on dire qu’il s’est produit une invisibilisation des femmes de l’antiquité ?

Laure de Chantal :

En France notamment, l’émancipation de l’histoire et des lettres classiques (l’étude et la traduction des textes latins et grecs) a connu son heure de gloire au XIXe siècle et au tout début du XXe siècle ce qui coïncide avec une période particulièrement machiste voire misogyne, et a ainsi conduit à invisibiliser la place des femmes dans l’Antiquité. C’était inévitable : on ne peut pas reprocher à des savants d’être eux aussi de leur époque. En revanche, il faut tout mettre en œuvre aujourd’hui (et c’est ce que j’ai voulu faire à ma manière dans ce livre) pour ne pas vivre sur cette vision passéiste du monde antique qui n’a plus lieu d’être ni pire, la transmettre, sinon toutes les belles choses que nous ont léguées cette civilisation antique vont mourir car elles  paraîtront obsolètes,  dépassées et bonnes à disparaître, elles ne nous parlerons plus.

Women Today :

Comment ces mythes peuvent-ils aujourd’hui donner des éléments de réponse dans la construction nouvelle de la condition féminine ?

Laure de Chantal :

À titre individuel, ils offrent quantité de modèles féminins de tous les âges et dans toutes les situations importantes pour se construire et vivre en tant que femme, souvent bien plus « féministes » que des figures plus récentes. Personnellement ils m’ont été et me sont toujours d’un grand recours dans de nombreuses circonstances, pour comprendre, aller vers les autres mais aussi ne pas me laisser tacitement diminuer, rabaisser voire dominer. À titre collectif, et politique, ils éveillent en nous la possibilité d’un monde où les femmes ont leur place, sans l’autorisation de personne, libres. Et puis, et ce n’est pas un détail, ils nous font, tous, réfléchir et rêver.

Laure de Chantal, normalienne et agrégée de lettres classiques, est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment À la table des AnciensSéduire comme un dieu, Celebriti (Les Belles Lettres) et Le Jardin des dieux (Flammarion).

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« Libre comme une déesse grecque » aux éditions Stock

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