5 December, 2020
HomeJe m'informeCultureLes femmes à la Préhistoire : et si on faisait la peau (de bête) aux clichés ?

Les femmes à la Préhistoire : et si on faisait la peau (de bête) aux clichés ?

L’idée selon laquelle les femmes étaient à cette époque restreintes à la seule sphère domestique est très inscrite dans l’imaginaire collectif. Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, directrice de recherche au CNRS et auteure de L’Homme préhistorique est aussi une femme s’attache à dynamiter ces préjugés, entretenus pendant de très longues décennies par la communauté scientifique.

La femme préhistorique était un fantôme. Du moins, c’est ce que l’on peut imaginer si l’on se fie au terme consacré d’« homme préhistorique ». Même sentiment si l’on se base sur les récits qui nous sont brossés depuis toujours de cette très lointaine période de notre passé et sur les diverses productions culturelles et artistiques censées l’évoquer, des peintures aux fictions réalisées pour le petit et le grand écran en passant par les reconstitutions documentaires et les illustrations qui agrémentent nos manuels scolaires, toutes virilo-centrées… A les en croire, quand il n’était pas occupé à tirer par les cheveux sa chère et tendre moitié, notre vaillant héros, sorte de super-protecteur façon Avengers, passait ses journées à traquer sans relâche et au péril de sa vie du gibier pour nourrir sa famille tandis que le quotidien de sa compagne aurait consisté à l’attendre bien sagement autour du feu, dans sa grotte. Tout juste mobilisée par quelques menues cueillettes d’herbes et de plantes, Madame Neandertal aurait ainsi limité son champ de prérogatives à l’éducation de sa progéniture et à la confection de ses ragoûts de loup, de sanglier ou de rhinocéros laineux… Complètement erronée, cette vision n’est en fait que le reflet des mœurs qui avaient cours l’époque où les jeunes disciplines préhistoriques ont vu le jour « C’est une mythologie qui s’est construite au XIXème siècle, à un moment à la femme était cantonnée dans son intérieur et était considérée comme mineure, en vertu du Code Napoléon. Parce qu’ils étaient très imprégnés par ces valeurs, ces pionniers ont calqué dans leurs représentations la société de la Préhistoire sur la leur. Dans les fouilles qui ont été accomplies, tout a été dans le sens de la valorisation des activités masculines et tout a été attribué aux hommes. Les femmes ont été complètement effacées par les préhistoriens » explique Marylène Patou-Mathis.

Pas de plafond de verre chez la femme préhistorique

Si l’on se base sur les découvertes effectuées par les archéologues, paléontologues et autres paléoanthropologues et sur la somme de connaissances qu’elles ont permis de rassembler, rien ne permet pourtant d’affirmer que les tâches y étaient genrées ou que les femmes y étaient considérées comme inférieures aux hommes. « Aucune preuve archéologique n’illustre l’existence du patriarcat. Lorsque l’on analyse les squelettes, on peut y repérer des marqueurs qui témoignent des activités répétées de ceux qui les pratiquaient. Cela permet de voir que les femmes chassaient avec des sagaies, broyaient du grain, taillaient des outils… Et si on ne peut pas le démontrer, on peut tout à fait envisager qu’on leur doive les peintures rupestres qui parent les grottes ornées » confirme notre spécialiste. Une récente étude américano-péruvienne paru dans Sciences Advance le 4 novembre dernier établit d’ailleurs que 30 à 50% des chasseurs ayant évolué sur le continent américain ont certainement été des femmes. En 2017, d’autres travaux, menés par une équipe de l’Université de Cambridge, nous ont permis d’apprendre que la force osseuse des femmes préhistoriques était extrêmement élevée, égale voire supérieure à celle de nos championnes d’aviron contemporaines. « Cela indique que les femmes assumaient de lourdes tâches agricoles » note Marylène Patou-Mathis. S’il y avait des discriminations, elles n’étaient donc pas sexuées mais sociales « Lorsque l’on examine le mobilier funéraire, c’est à dire les objets avec lesquels les personnes sont enterrées et qui les représentent, il y a effectivement des différences mais c’est seulement entre les membres de l’élite et les autres » précise Marylène Patou-Mathis, pour qui c’est seulement au cours du Néolithique, cinq ou six mille ans avant notre ère, que les premières inégalités hommes-femmes s’enracinent. «  Là, on commence à constater que les femmes sont sous-protéinées car les morceaux de viande étaient en priorité attribués aux garçons ». Ce qui explique les dissemblances de morphologie qui se sont créées puis accentuées ensuite. Autant de constatations qui ont de quoi mettre à mal les théories selon lesquelles les hominidés que nous sommes ont forcément évolué du « sauvage » vers l’être civilisé. Et elles peuvent également servir à court-circuiter l’éternel mantra machiste qui consiste à proclamer que le manque de parité en matière d’obligations domestiques qui fait de la résistance aujourd’hui (80 % des femmes font la cuisine ou le ménage au moins une heure par jour contre 36 % des hommes) est normal puisque le phénomène s’observe depuis la nuit du temps… « Grâce à cela, on peut déconstruire la théorie de la fatalité, celle qui veut que cela soit originel et que l’on ne puisse du coup rien y changer » conclut Marylène Patou-Mathis.A répéter à ceux qui seraient tentés de mentionner leurs lointains aïeux Sapiens pour justifier leur poil dans la main !

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le livre L’homme préhistorique est aussi une femme, une histoire de l’invisibilité des femmes de Marylène Patou-Mathis est paru le 1er octobre 2020 aux éditions Allary

Share