« L’engagement des hommes auprès des féministes et pour le féminisme »

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La place des hommes au sein des mouvements féministes questionne, interroge. Existe-t-il des hommes féministes ? Qui sont ces hommes ? Sont-ils réellement féministes ? Peuvent-ils l’être ? Leur engagement peut-il être bénéfique au féminisme ?

Au fil des siècles, quelques hommes, très minoritaires, ont pris la parole ou la plume pour défendre l’égalité entre les sexes et les droits des femmes. En France ou ailleurs dans le monde, ces quelques pionniers ont participé à leur manière à la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Leur engagement reste pourtant largement inconnu du grand public. Ainsi, en France, le philosophe égalitariste François Poullain de la Barre affirme dès 1673 que « l’esprit n’a pas de sexe » et que « les deux sexes sont égaux : c’est-à-dire que les femmes sont aussi nobles, aussi parfaites, aussi capables que les hommes ». Un siècle plus tard, en 1790, le révolutionnaire Nicolas de Condorcet se détache nettement de ses semblables hommes en rédigeant un texte intitulé Sur l’admission des femmes au droit de cité dans lequel il défend les droits des femmes et réclame la nécessaire égalité des droits entre les deux sexes « ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens ». Près de cent ans plus tard, en 1869, John Stuart Mill écrit, dans De l’assujettissement des femmes, que l’inégalité entre les sexes « n’a pas d’autre origine que la loi du plus fort ». Ces « précurseurs trop souvent oubliés, moqués ou méconnus », comme l’écrit Benoîte Groult, ont eu à cœur de dénoncer les inégalités entre les sexes et d’essayer de faire valser quelques-uns des nombreux stéréotypes de genre. Selon les époques, ils ont pu être rejoints par un petit nombre d’hommes. Minoritaires. Rares. À parts ?

En 2010, animées par un désir de questionner les motivations, l’engagement et les parcours de ces hommes qui se disent féministes ou proféministes, nous nous sommes lancées, Emmanuelle Barbaras et moi-même, dans un projet de recherche, d’écriture et de photographie. Toutes deux féministes convaincues et engagées, nous éprouvions une irrésistible envie de « dénicher » ces hommes, de les rencontrer, de les sonder pour en savoir plus sur leurs histoires, leurs visions du féminisme, leurs faiblesses, leurs espoirs et leurs rêves. À travers une série de 25 portraits écrits et photographiques, nous souhaitions faire état des expériences de vie de ces hommes, provenant de tous horizons, âges, professions, origines et milieux sociaux. Préfacé par Clémentine Autain et postfacé par Patric Jean, L’homme féministe, un mâle à part ? est le résultat de ce travail.

Journaliste de formation, j’ai vite compris que s’intéresser aux hommes qui s’engagent aux côtés des féministes pour défendre l’égalité entre les sexes et les droits des femmes peut s’avérer délicat, complexe et périlleux. Délicat et complexe car, évidemment, il ne suffit pas de se déclarer féministe pour l’être. Il faut même, et je l’ai vérifié en écrivant ce livre, se méfier grandement de certains hommes qui clament trop vite, trop haut, trop fort, être féministes. Un tel féminisme déclaratif peut, en effet, souvent s’avérer suspect Se dire féministe ne signifie pas forcément l’être. Dire n’est pas non plus faire. Il nous fallait donc cibler des hommes sincères qui agissaient concrètement pour l’égalité entre les sexes et la défense des droits des femmes. Écrire ce livre pouvait également être périlleux car il ne nous fallait surtout pas héroïser quelques rares hommes engagés et invisibiliser les milliards de femmes investies dans les luttes menées depuis des siècles pour que l’égalité entre les sexes devienne une réalité. S’intéresser à ces hommes et les étudier ne devait donc surtout pas être fait au détriment des premières concernées par le féminisme et les inégalités entre les sexes, à savoir les femmes elles-mêmes. Il nous fallait donner une place à ces hommes, sans que celle-ci ne soit trop conséquente, ni disproportionnée.

Les rencontres avec ces 25 hommes très différents les uns des autres nous ont permis de cerner un peu mieux pourquoi certains s’engageaient pour l’égalité entre les sexes, quel avait été le déclencheur, qui en était à l’origine. Pour la plupart des hommes qui apparaissent dans le livre, le déclic s’est produit au contact d’une femme, qu’il s’agisse d’une mère, d’une compagne, d’une sœur, d’une épouse, d’une amie, d’une amoureuse. Ces femmes leur ont permis de mieux prendre conscience des rapports sociaux de genre inégalitaires, des violences multiples et quotidiennes faites aux femmes, des innombrables inégalités sociales et économiques subies. Philippe a ainsi découvert le féminisme grâce à des femmes, amies ou amantes, qui l’ont « amené à me poser des questions sur moi-même, sur ma personnalité d’homme, sur ma relation avec les femmes, sur ma position dans la société ». Gabriel, lui, a rencontré dès l’adolescence des militantes féministes, qui lui « ont permis d’accéder à un champ de réflexion immense. Elles remettaient en cause les rapports sociaux de sexe, la sexualité, etc. Le tout sans se contenter de discours théoriques, mais en les politisant dans la pratique, et ça a été une sorte de révolution personnelle. Il s’est passé un truc fort ! […] Cette rencontre avec le féminisme, je l’ai vraiment vécue comme un truc qui m’a percuté personnellement ».

Le féminisme a changé la vie de la grande majorité des hommes que nous avons rencontrés. Didier m’a ainsi confié qu’« être féministe me permet de revisiter totalement mes perceptions sur la société ». L’engagement qui anime les hommes interviewés, les passionne, les interroge, les remet en question aussi parfois. Pour Philippe, « il est absolument impossible de dire qu’on se bat pour l’égalité homme-femme sans se remettre en cause dans sa vie personnelle et professionnelle et dans sa relation avec les femmes. C’est très important pour moi de partir du concret, du quotidien ». Un engagement de tous les jours également pour Mathieu, qui a « le souci d’être féministe dans mon comportement, dans mon langage et dans mon attitude corporelle au quotidien ». Car être féministe, ils le savent, ils le disent, c’est s’engager chaque  jour pour changer la société. Une société qui, aujourd’hui, encore reste extrêmement inégalitaire.

Leur engagement les met aussi face à leurs postures, à leurs incohérences, à leurs privilèges d’être né homme. Philippe le concède, il a « des contradictions » et ne veut « pas les masquer, les cacher derrière un beau discours, facile à tenir ». Didier, lui, est tout à fait conscient qu’il n’est pas aisé de se « libérer de son identité d’homme socialement construit. C’est très profond, très inscrit dans notre éducation. Je mesure à quel point les résistances sont profondes. Quand je parle du féminisme qui est un point central dans ma vie, j’ennuie très souvent les hommes ou je les dérange profondément. Ils ne sont pas prêts à revisiter totalement la domination qu’ils exercent au quotidien sur les femmes ». Pour Gabriel, le féminisme vient questionner « la manière d’être un mec, les rapports de pouvoirs et les privilèges qui y sont associés ». Car, être féministe pour un homme, c’est aussi envisager de perdre du pouvoir, celui qu’on lui a donné et qu’il a pris uniquement car il était homme. Être féministe, c’est donc aussi et surtout lutter au quotidien contre un système patriarcal établi qui favorise ces mêmes hommes, qui les place dans une position de dominant. Gabriel répète qu’être féministe est une « révolution permanente » et qu’il espère être remis en question par les femmes féministes et ne pas se « reposer sur des acquis » dans lesquels il ne ferait que « reproduire inconsciemment des rapports d’oppression et de pouvoir ».

Les hommes peuvent-ils alors être féministes ou proféministes ? Ou est-ce si improbable, comme l’écrit Alban Jacquemart dans Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable ? J’ose croire, comme le dit Patric Jean, dans la Postface de notre livre, que dans notre lutte, dans notre combat quotidien, des hommes puissent aussi « être des aidants, des adjuvants, des compagnons ». J’ose penser que des hommes peuvent être « des alliés car ils peuvent participer à la déconstruction de ce modèle et de cette domination masculine omniprésente » comme l’explique Marie-Joseph Bertini, chercheuse en Sciences humaines et professeure en Sciences de l’information et de la communication, auteure de Ni d’Ève ni d’Adam. Défaire la différence des sexes.

« C’est quoi ce modèle de merde d’homme qu’on nous impose ? Moi, je ne collais pas avec cette image ! » m’a soufflé Mathieu pendant l’une de nos rencontres. Lui rêve depuis de longues années « d’une société pour toutes et tous, autour d’un idéal commun et d’un combat commun, où l’égalité des sexes règne ». Didier, lui, espère « voir l’avènement d’un monde où il y aurait une totale égalité entre les hommes et les femmes. Car on a tout à gagner à revisiter nos rapports sociaux de sexe. L’égalité est une question centrale et primordiale car transversale. Il faut donc se battre pour le féminisme ». Se battre, oui, et pour ces hommes, « être féministe à vie signifie qu’il faut l’assumer et le démontrer au quotidien ». « Ça demande de la vigilance », comme le concèdent une grande partie des hommes figurant dans ce livre, conscients de leur positionnement parfois ambigu.

Être vigilant, quand on est (nait) homme et rester à sa juste place dans ce combat pour l’égalité entre les sexes. La féministe indienne Gayatri Chakravorty Spivak a d’ailleurs les mots justes : « écouter et désapprendre ». Écouter les femmes, ne pas leur couper la parole, ne pas monopoliser la parole. Lire et comprendre les textes féministes, s’informer, se former auprès des femmes. Adhérer et soutenir le principe de non-mixité associé aux mouvements de femmes, « excellent moyen de lutte » et « mode de politisation, d’émancipation et de création de rapport de force indispensable » qui « donne une force incroyable » au mouvement féministe, comme l’affirme Gabriel. Désapprendre et abandonner tous les comportements sexistes. Écouter donc, désapprendre aussi et, bien sûr, agir au quotidien dans son foyer, au sein de sa famille, auprès de ses ami.e.s, de ses collègues. Assurer sa pleine part de charge mentale, prendre ses responsabilités à tous les niveaux. Être conscient de sa place d’homme et des nombreux privilèges qui y sont encore, hélas, associés aujourd’hui.

Plusieurs années après l’écriture de ce livre, je suis toujours persuadée que les hommes auraient beaucoup à gagner à remettre en question le patriarcat et les rapports sociaux de genre. D’autres rapports de genre plus égalitaires seraient aussi extrêmement bénéfiques aux hommes. Pace que ces privilèges qu’ils ont uniquement parce qu’ils sont hommes ne les grandissent pas mais les enferment, au contraire, dans des rôles qu’ils endossent, bien souvent, depuis leur plus jeune âge. La lutte quotidienne, ardue, dense, riche, passionnante pour l’égalité entre les sexes repose aussi en partie sur ce terreau de tous les possibles : la petite enfance et l’enfance. Éduquer et sensibiliser dès le plus jeune âge à cette nécessaire et salvatrice égalité entre les sexes, déconstruire les stéréotypes et préjugés, élargir l’horizon des possibles, offrir d’autres modèles, d’autres choix, d’autres opportunités aux filles comme aux garçons m’apparaît être l’une des clés essentielles. C’est en tout cas ce que je constate dans chacune des écoles où j’interviens avec passion et enthousiasme et dont je ressors systématiquement grandie et nourrie. Écouter et désapprendre. Écouter et déconstruire. Écouter et agir. Dès le plus jeune âge. Ici, là-bas, partout.

Marie Devers, consultante en égalité entre les sexes et développement international, co-auteure de L’homme féministe, un mâle à part ?, paru en 2011, et auteure du roman IMPACT(S), paru fin 2020.

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