24 November, 2020
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Le XIXe siècle contre le féminisme

L’Age d’or de l’ordre masculin

DANS UN NOUVEAU TOME DE SON HISTOIRE POLITIQUE DE LA PLACE DES FEMMES EN FRANCE, ELIANE VIENNOT MONTRE LA RAGE MASCULINISTE À L’ŒUVRE DU PREMIER AU SECOND EMPIRE.

Le XIXe siècle contre le féminisme
Jean-Louis Jeannelle

Les femmes s’étaient ménagées au XIXe siècle une place dans les lettres, en particulier au sein du roman, où elles étaient présentes à plus de 40 % dans les premiers temps, à un moment où le genre était encore considéré comme un passe-temps populaire. Il est vrai qu’à partir des années 1830, lorsque Hugo, Balzac ou Stendhal s’imposèrent, la guerre contre les « bas-bleus » fit rage. La proportion de romancières avait déjà drastiquement chuté quand Aurore Dudevant publia son premier roman, Indiana (1832), sous un pseudonyme masculin : George Sand.

Si l’égalité était loin d’être acquise au lendemain de la Révolution, le XIXe siècle nous paraît néanmoins avoir préparé la lente révolution féministe du siècle suivant. N’est-il pas celui du progrès social, de la lutte pour le suffrage universel et de toutes les utopies politiques ? On pourrait penser que, en dépit des préjugés en vigueur, la marche vers la libération était enclenchée. L’Age d’or de l’ordre masculin, d’Eliane Viennot, prend le contre-pied de cette approche irénique.

Une période décisive
Les six décennies couvertes par ce quatrième volume d’un cycle débuté en 2006, sous le titre générique La France, les femmes et le pouvoir (les trois premiers tomes, parus chez Perrin, vont du Moyen Age à la Révolution ; un cinquième, consacré à la période contemporaine, est annoncé), représentent une période décisive : jamais la puissance masculine ne fut, en France du moins, organisée de manière plus systématique, justifiée avec plus d’ardeur qu’alors, dans tous les domaines.

Spécialiste de Marguerite de Valois et auteure d’une Petite histoire des résistances de la langue française : Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! (iXe, 2014 et 2017), Eliane Viennot souscrit à une histoire militante, dont la grande force tient à l’ampleur chronologique et à l’impressionnant effort de déconstruction des mythes nationaux les mieux établis, telle cette fameuse « loi salique », destinée à empêcher les femmes d’hériter et de transmettre la couronne – Eliane Viennot a montré que ce système successoral imputé aux Francs saliens fut en réalité inventé à la fin de la guerre de Cent Ans et impliqua de réécrire l’histoire nationale afin d’y masquer la part prise par les femmes.

Le paradoxe de la période étudiée est que, tout en proclamant les droits de l’homme, la Révolution a séparé les sphères sexuées et a confiné les femmes à la « vie domestique ». Elle a, autrement dit, entériné le pouvoir entre frères. Partout, une classe d’hommes a concentré les responsabilités et accaparé la parole. En 1848, le suffrage universel n’a bénéficié qu’aux « Français en âge viril », et Jeanne Deroin (1805-1894), qui s’est présentée l’année suivante à la députation, a même été attaquée par certains de ses camarades socialistes.

La sujétion des femmes
Le code civil a organisé avec acharnement la sujétion des femmes : elles, qui devaient obéissance à leur mari, étaient contraintes de « le suivre partout où il juge[ait] à propos de résider », dénuées du droit de disposer de leurs biens et privées du divorce à partir de 1816. Elles n’obtenaient l’égalité que sur le terrain des châtiments ; en la matière, le législateur leur accordait même un regain d’attention : ainsi l’adultère féminin était-il prouvable par tout moyen, alors que celui du mari n’était établi que si une concubine était entretenue au domicile conjugal (encore ne risquait-il qu’une amende et non la prison comme l’épouse), pour ne rien dire de la répression qui s’exerçait contre l’avortement.

Dans son Histoire morale des femmes (1849), Ernest Legouvé (l’une des rares voix masculines à soutenir le droit des femmes) notait que l’Etat finançait pour les hommes des universités, de grandes écoles ou des écoles normales mais, pour les femmes, uniquement des écoles primaires. Partout, la même suffisance masculine s’exerçait avec la même évidence. Dans une Biographie des femmes auteurs contemporaines françaises, qu’il dirigea en 1836, un certain Alfred de Montferrand rassurait le lecteur en ces termes : « Le nombre des femmes oublieuses de leur pudeur, de leurs devoirs, de leur rôle au foyer domestique, est heureusement peu considérable. »

A tous ceux qui pensent que le féminisme est un effet de mode dont les travaux se répètent, L’Age d’or de l’ordre masculin apportera des surprises. Le masculinisme y apparaît comme un phénomène global, impressionnant par la rage avec laquelle il fut défendu. Il y a quelque chose de salutaire à nous confronter avec ce temps stratégique de l’imaginaire national.

L’Âge d’or de l’ordre masculin. La France, les femmes et le pouvoir. 1804-1860,
d’Eliane Viennot,
CNRS Editions, 384 p., 25 €, numérique 18 €.

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