Le temps du mourir est une page spirituelle

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Croire aux forces de l’esprit.

Women Today

Bonjour Marie de Hennzel, vous êtes psychologue, psychothérapeute, écrivaine et vous venez de publier « L’adieu interdit ». En pleine pandémie, nous sommes toutes et tous affectés par le deuil d’un proche ou d’une connaissance.

Comment résumer les évolutions récentes de la mort et du deuil ? Pour reprendre une formule de Michel Vovelle, pouvons-nous dire que « nous sommes passés de la mort solidaire à la mort solitaire » ?

Marie de Hennezel

Certainement, en 70 ans nous sommes passés de la mort solidaire à la mort solitaire. Le deuil autrefois était porté. Il y avait toujours un signe représentatif, visible avec des couleurs telles que le noir ou le violet alors qu’aujourd’hui il est invisible.

Les corbillards ressemblent à des limousines, les portes ne sont plus drapées, et quand vous êtes dans une entreprise vous avez trois jours pour faire votre deuil et vous êtes censés être opérant après ces 72 heures. On invibilise la mort.

Et c’est un peu la même chose avec la relation que l’on établit avec les gens en deuil. On est mal à l’aise et pourtant ces personnes sont très seules. Mais on déteste entendre parler des gens morts comme on déteste parler de la mort. La mort est sortie de notre paysage intime. Alors effectivement on parle des morts spectaculaires mais la mort intime est désormais vécue de façon très esseulée.

On observe la même chose dans l’accompagnement des mourants. Une atmosphère de peur, des conditions qui ne sont pas bonnes, des souffrances et souvent une mort très médicalisée alors qu’elle n’est pas nécessairement « médicalisable ». Ainsi on va, au dernier moment, transférer aux urgences des gens qui pourraient rester dans leurs lits et qui d’ailleurs le souhaitent. Leur dignité c’est aussi de mourir dans leur lit.

WT

Cette politique de confinement a-t-elle pour conséquences un accroissement du déni de mort dans la société et une négation du besoin d’accompagnement du mourant dans ses derniers moments ?

MDH

Nous assistons à une régression totale par rapport à ce que nous avions péniblement essayé de mettre en place à propos des droits des patients en fin de vie. Le droit de dire ce que l’on souhaite, d’être accompagné, d’être soulagé sont bafoués. C’est une dérive.

WT

Souvent pour ces malades, l’idée de mort et de vie cohabitent mais cette privation de contacts ne vient-elle pas contrarier, trahir « les forces de l’esprit » ?

MDH

Pour ces personnes qui sentent leur mort venir, il y a ce que l’on appelle le temps du mourir et ce temps peut être rapide pour certains, plus long pour d’autres. C’est un temps qui est là pour accomplir sa vie. C’est une page spirituelle. On a des choses à dire à ses proches, on a des regards à échanger, des contacts à établir. Tout cela fait partie de l’accomplissement d’une vie et c’est ce qui n’est plus possible actuellement.

Par exemple, pour les croyants, les aumôniers n’ont pas été accepté dans les hôpitaux. Souvent encore aujourd’hui certains réclament le sacrement des malades qui est pour eux une étape importante leur permettant de mourir sereinement.

Sacrement qui leur est refusé.

WT

Comment faire sans possibilité de dire adieu, de procéder, sans famille, à des rites funéraires afin de faire son deuil ?

MDH

Dans cette situation, beaucoup de chagrin, de culpabilité pour ceux qui restent et qui se demandent comment ils ont pu accepter de telles mesures – mesures qui n’avaient aucun fondement juridique et qui n’étaient que des préconisations. Ils s’en veulent et quand le deuil est entaché de culpabilité, il très long de s’en remettre.

Répercussions sur la manière de vivre, on s’interdit d’être heureux, de réussir, on se met dans des situations d’échec.

Aujourd’hui beaucoup de dépressions chez les gens en deuil et on parle de troisième vague psychiatrique. Vague qui emporte non seulement ceux qui ne supportent pas le confinement mais aussi tous eux qui vivent un deuil impossible.

WT

« Pour ne plus jamais vivre ça ! » vous proposez un « filtre » éthique pour les mesures d’urgence prises dans le cadre sanitaire. Quelle est cette proposition ?

MDH

Je pense que ce qui a manqué, et qui manque toujours d’ailleurs, même si on peut citer l’excellent rapport de Fabrice Gzil à propos de l’éthique au service de l’accompagnement, c’est une réflexion éthique. Il faudrait dans ces établissements un référent éthique qui pose la question « sommes-nous sûrs que ce que nous faisons est juste sur le plan éthique ? ».

Et le comité éthique est vigilant mais son avis de mars 2020 n’a pas du tout été suivi. Aussi je soutiens cette proposition de Loi sur une éthique d’urgence malgré que certains disent que l’éthique ne peut pas se faire dans l’urgence. Néanmoins, on peut dire que l’urgence ne dispense pas d’une réflexion éthique. La preuve en est que certains établissements ont eu une conduite éthique alors même que nous étions dans l’urgence. Il faut donc concilier protection et liberté.

WT

Récemment vous avez signé la pétition de Stéphanie Bataille « Autoriser la visite d’un membre de la famille hospitalisé ou en Ehpad ». Est-ce un hasard que cette lutte soit portée par une femme ?

MDH

Les femmes se manifestent beaucoup plus qu’avant sur ces questions d’éthique et d’humanité. Ce sont les femmes qui ont été pionnières de l’accompagnement des mourants. Ainsi Elisabeth Kübler-Ross (USA) Cicely Saunders (Angleterre)  Michèle Salamagne( France) et personnellement j’ai été la première psychologue intégrée à une unité de soins palliatifs, en France. Je pense que les femmes, à cause de leur physiologie, ont un rapport particulier à la question du « passage ».

De tout temps et partout dans le monde, ce sont elles qu’on retrouve dans les moments clés de la vie, la naissance, la mort. Mais cela ne veut pas dire que les hommes ne puissent pas avoir leur propre sensibilité aux questions éthiques et humaines.

Propos recueillis par Michael John Dolan

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François Mitterrand mourait il y vingt cinq ans, à 79 ans. Pour ses derniers voeux aux Français en tant que président de la République, le 31 décembre 1994, et se sachant condamné par la maladie, François Mitterrand prononçait des mots d’adieu entrés dans l’Histoire.

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