28 October, 2020
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Le talon haut, arme d’émancipation des femmes ou instrument d’oppression?

Violons d’Ingres de Christian Louboutin qui est actuellement célébré à travers une exposition-évènement à Paris, les escarpins, stilettos et autres créations très perchées sont-ils une injure faite à la cause féminine ou au contraire une expression de son emporwerment ? Mettons les pieds dans le plat pour examiner ce sujet périlleux, au propre comme au figuré.

Le talon haut, un petit pas pour la femme, un grand pas pour sa libération ? Le débat fait rage depuis des décennies autour de la charge symbolique de cet accessoire de mode. Parmi nous, nombreuses sont celles qui les considèrent comme un asservissement au désir des hommes, voire comme une invention conçue à leur seul profit. D’une part, parce qu’il est irréfutable qu’il sexualise la silhouette. Placé « en altitude », le corps se remodèle en une seconde, la jambe s’étire, le fessier se bombe, le bassin adopte une sorte d’ondulation obligatoire et la poitrine est projetée vers l’avant. Glisser ses extrémités dans ce type de chaussure, ce serait donc, délibérément ou inconsciemment, se soumettre aux attentes de la gent masculine. Ce que tendrait à confirmer une étude parue en 2014 dans la revue Archives of sexual behavior, dans laquelle Nicolas Guégen, chercheur en sciences du comportement à l’université de Bretagne-Sud, passait au crible l’attitude de 90 hommes âgés de 25 à 90 ans envers une jeune femme chargée de leur proposer de répondre à un sondage. Celle-ci était d’abord dotée de chaussures plates, puis arborait des modèles grimpant à cinq puis à neuf centimètres. Plus ceux-ci s’élevaient, plus les réactions de ses interlocuteurs étaient aimables. Et des observations similaires étaient réalisées lors de deux autres expériences où il était question de faire tomber son mouchoir dans la rue puis de s’asseoir seule dans un bar. L’un des enseignements de ces travaux scientifiques, qui ont été d’ailleurs été taxés de misogynie par le collectif breton Vannes Féministes, était qu’une femme en talons était regardée par ces messieurs comme davantage disponible pour la séduction… 

Les mille et un maux du talon haut 

Outre ces messages erronés qu’il véhiculerait, le talon haut peut être perçu, à cause des douleurs qu’il inflige à la voute plantaire, aux talons, aux orteils, aux genoux et à la colonne vertébrale, comme l’outil d’un contrôle exercé sur les femmes, à l’instar de la technique de bandage des pieds qui a eu cours pendant dix siècles en Chine avant d’être officiellement interdite en 1912.  Et celui dont l’actrice Jennifer Lawrence dit qu’il est au service « de Satan » pour avoir chuté plusieurs fois sur les tapis rouges à cause de lui exercerait une seconde contrainte sur ses adeptes en limitant leur marge de mouvement. Ainsi entravée, il est difficile de marcher vite sans parler de courir, sauf peut-être pour les plus aguerries… L’an dernier, les Japonaises se sont d’ailleurs rebellées contre l’obligation implicite d’en porter au travail ou lors de leurs recherches d’emploi à travers la pétition #KuToo (contraction des mots kutsu, « chaussure », et kutsuu, « douleur ») qui a rassemblé près de 37 000 signataires. Mais elles ont dû faire face à une fin de non-recevoir de la part de leur ministre de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, Takumi Nemoto, qui a déclaré ensuite « C’est quelque chose qui est socialement accepté et qui tombe dans le domaine de ce qui est professionnellement nécessaire et approprié » …

Liberté, égalité et souliers 

Aux antipodes de l’objectivation de la femme précédemment décrite, d’autres voient le talon haut comme un moyen de prendre de la hauteur physiquement et de s’affirmer par rapport à leurs collègues, notamment masculins. Il serait donc un argument comme un autre pour accéder à une forme de parité entre les sexes. « Dès le moment où elles enfilent leurs chaussures, elles se sentent une sorte d’énergie qui monte en elle, une sorte de pouvoir, une confiance qui se développe et cette confiance se traduit sous forme de d’assurance ( …) Contrairement à ce que l’on pense, peu de femmes achètent dans le but de séduire ou de réveiller votre libido » a expliqué à ses auditeurs et aux internautes Tina Karr, enseignante en PNL, formatrice qui propose des ateliers de renforcement de l’estime de soi et auteure de L’art de porter des talons hauts, lors d’une conférence TEDx donnée en décembre 2014. « Elles le portent pour elles-mêmes, pour le pouvoir qu’elle leur donne. (…) Il faut saisir le pouvoir originel et emblématique que la petite Catherine de Médicis a fait naitre il y a plus de quatre cents ans ». Et ces mêmes high heels addicts plaident enfin pour le droit de s’habiller selon leurs envies, de disposer de leurs corps comme elles l’entendent et de ne pas céder face aux préjugés et stéréotypes machistes. 

Une nouvelle idée de la virilité 

Loin de ces polémiques, un jour viendra sûrement où les pro et les anti se réconcilieront au chevet ou plutôt à la cheville des talons hauts : celui où les hommes en remettront, comme ils l’ont fait pendant des millénaires, de l’Egypte Ancienne jusqu’au milieu du XVIIIème siècle. Pendant le règne de Louis XIV, les richelieus dont ils s’accoutraient étaient même pour eux des marqueurs sociaux traduisant leur appartenance à l’aristocratie. Un retour en grâce qui est peut-être pour bientôt puisque le rappeur Swae Lee s’est engagé récemment auprès de la marque de luxe Giuseppe Zanotti à élaborer une gamme de talons hauts destinés à la gent masculine. « Beaucoup de rappeurs ont très peur de mettre ce genre de vêtements. Ils réfléchissent d’une manière ancienne et se fixent des limites. Moi, je n’ai pas peur d’être différent » a-t-il confié au site Footwear News. Un discours engagé qui devrait botter celles et ceux qui souhaitent faire évoluer la question du genre…

Bénédicte Flye Sainte Marie

L’actu : Lancée fin février et interrompue par le confinement, l’exposition Christian Louboutin : L’exhibition(niste) a réouvert ses portes le 16 juin et se tient au Palais de la Porte Dorée jusqu’au 3 janvier 2021. Découpée sous forme de chapitres, elle offre une rétrospective de trois décennies de carrière du styliste dont les semelles rouges sont aussi légendaires que la cambrure de ses créations et leurs talons vertigineux. A découvrir sur www.palais-portedoree.fr/

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