Le système capitaliste dépend étroitement du travail gratuit exercé par les femmes

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La femme au foyer qui s’acquitte de l’ouvrage domestique et de soin aux enfants et aux dépendants est rangée dans la catégorie de la « population inactive ».

Women Today

Dans nos sociétés occidentales contemporaines, la femme au foyer qui s’acquitte de l’ouvrage domestique et de soin aux enfants et aux dépendants est rangée dans la catégorie de la « population inactive ». La femme au foyer ne produit rien. De l’improductivité à la dépendance puis à l’inactivité, il n’y a qu’un pas à franchir. Que pensez-vous de ce qualificatif ?

Isabelle Guérin

Il faut d’abord souligner que les qualificatifs « d’inactivité » et « d’improductivité » ont une histoire : lors des premiers recensements de population au cours du XIXème siècle, les femmes dites « au foyer » étaient comptées dans la rubrique des activités « productives ». Les premières enquêtes de budget des classes populaires comptaient minutieusement la myriade d’activités qu’exerçaient alors les femmes, qu’elles soient rémunérées ou pas, et celles-ci apparaissaient alors comme des piliers de la survie familiale. Et puis s’est imposée progressivement une théorie fictive de la valeur, consistant à réduire la création de richesse aux seules activités rémunérées. Imaginée par une poignée d’experts et d’idéologues, cette fiction a fini par s’imposer dans l’opinion publique, reléguant ainsi les femmes à un statut d’oisiveté et surtout d’invisibilité dans la création de richesses.

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Selon Adam Smith, le travail non productif dépend de l’existence du travail productif, et les travailleurs non productifs « sont entretenus avec une partie du produit annuel de l’industrie d’autrui ». Paradoxe ?

Isabelle Guérin

Les conceptions de la valeur et la richesse reflètent et renforcent les économies politiques et morales de leur époque et les hiérarchies qui leur sont associées. L’histoire est traversée de débats incessants sur la nature de la valeur et son origine, et ceci en retour détermine la valeur accordée à celles et ceux qui œuvrent pour sa création. Faut-il accorder la primauté à la terre et à l’agriculture, au commerce, au travail industriel, à la finance et aux nouvelles technologies, ou bien à la beauté, à l’art ou encore à la qualité des relations sociales ? L’émergence du capitalisme est allée de pair avec une théorie spécifique de la valeur, restreignant celle-ci aux choses et aux activités susceptibles de s’échanger sur un marché et sur la base d’un prix. Mais d’où viennent celles et ceux qui travaillent et qui consomment, sans qui cette production ne saurait advenir ? Marx le pressentait – il parlait de travailleurs « venant au monde tout faits », mais sans avoir mené la réflexion à son terme. Lorsque l’on cherche à comprendre la totalité du système de production, force est de reconnaître que le marché n’est que la face émergée d’un iceberg. Et cet iceberg repose sur une myriade d’activités, que l’on peut qualifier de « reproduction sociale », au sens où elles permettent l’émergence et le maintien de la vie, sous toutes ses formes. C’est en large partie la famille, et les femmes en son sein, qui effectue le travail de « reproduction sociale », produisant des travailleurs comme les chaînes de montage produisent des marchandises, mais sans rémunération. Imaginez ce qui se passerait si les femmes arrêtaient toute activité, qu’elle soit rémunérée ou pas. Le monde s’arrêterait de fonctionner en quelques jours, y compris dans des pays où le taux de femmes occupant un emploi rémunéré est relativement faible. La base de l’iceberg s’effondrerait très rapidement.

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Les recherches féministes ont montré que le système capitaliste dépendait étroitement du travail gratuit exercé par les femmes. Un travail domestique et de soin, à la fois invisibilisé et dévalorisé. Pouvez-vous nous rappeler la définition de travail domestique et est-il possible de quantifier, valoriser ce dernier ?

Isabelle Guérin

On y trouve le soin aux personnes dépendantes, comme les enfants, les personnes âgées et en situation de handicap. C’est l’idée de care des anglo-saxons, que l’on pourrait traduire par « prendre soin ». On y trouve aussi une multitude d’autres tâches. Outre la préparation des repas, l’entretien du linge et le nettoyage de l’espace domestique, ces tâches varient fortement en fonction des époques, des groupes sociaux et des rôles assignés aux femmes. Par exemple dans les zones rurales qui dépendent encore de l’agriculture, soit une large partie de la planète, le travail domestique suppose de l’agriculture de subsistance, la collecte de plantes sauvages, la préservation de semences, les corvées d’eau et de bois, autant d’activités d’autant plus ardues qu’elles sont menacées par la dégradation des ressources et l’emprise croissante de l’agro-industrie. En zones urbaines, le travail domestique exige la gestion parcimonieuse des budgets familiaux, des dépenses et de l’endettement courant ; lorsque le moindre centime fait la différence, tout ceci suppose des compétences exceptionnelles. Le travail domestique inclut aussi la négociation avec les administrations pour obtenir les aides sociales, parfois de longues heures de queue devant les bornes fontaines, la participation assidue à des manifestations pour réclamer que l’Etat assume l’accès aux services de base.

A cela se rajoute tout un travail relationnel et émotionnel d’entretien des liens sociaux – cadeaux, invitations, devoir d’hospitalité – et des rituels sociaux et religieux. Là encore, les recherches féministes montrent qu’au quotidien, ce type d’activité est bien souvent relégué aux femmes.

Les recherches féministes ont beaucoup œuvré pour quantifier le travail domestique en imaginant diverses méthodes de valorisation, par exemple en estimant le coût de la même activité si elle était exécutée par un professionnel rémunéré, lorsque cela fait sens, ou encore en estimant la perte de salaire dû au temps passé dans des activités non rémunérées. Avec ce type de calcul, et selon les méthodes retenues, la “richesse” de nombre de pays occidentaux, mesurée par son produit intérieur brut, augmente subitement de 20 à 40%. Bien sûr, tout n’est pas commensurable ni quantifiable, par exemple l’amour qu’une mère ou un père donne à ses enfants. Mais le comptage a l’immense mérite de rendre visible des activités invisibilisées. Ce qui n’est pas compté a tendance à ne pas compter…

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Ce travail conditionne l’existence même des sociétés ainsi que l’existence d’une force de travail capable de répondre aux besoins du capitalisme.  Un autre aspect, sous-estimé, est celui de l’endettement des femmes. Quand, comment et pourquoi cet endettement ?

Isabelle Guérin

L’endettement monétaire des classes populaires, parfois des classes moyennes, est l’un des moteurs du capitalisme, aussi bien au moment de son émergence que dans ses formes plus abouties, même si son ampleur et sa nature varient selon la nature des régimes capitalistes. C’est particulièrement le cas dans le capitalisme financiarisé contemporain, de manière plus ou moins aiguë selon les contextes : on connaît les ravages provoqués par les crédits immobiliers de type subprime aux Etats-Unis et en Espagne, et aujourd’hui des millions d’américains finissent leurs fins de mois grâce à leur carte de crédit ou des prêts de très court terme déduits de leur salaire. Ailleurs ce sont des sociétés de crédit à la consommation, des prêteurs sur gage ou de rue, du microcrédit. En France le problème est moins sévère qu’ailleurs mais il existe, et nombre de Français cumulent crédits de consommation, découvert bancaire et arriérés de loyer et de paiement de factures diverses. Depuis la crise financière globale de 2008, ce problème d’endettement et de surendettement des ménages est reconnu. Sa dimension genrée l’est beaucoup moins. On manque sérieusement de données statistiques, car les enquêtes disponibles se focalisent sur la dette des « ménages », considérée à tort comme un tout indifférencié. Mais de nombreuses observations indiquent une spécialisation des femmes dans les dettes de survie, c’est-à-dire celles destinées non pas à investir mais à joindre les deux bouts.

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Alors que le contexte économique actuel entraîne un endettement croissant, quels sont les dangers liés à cette féminisation de la dette ?

Isabelle Guérin

Dans de nombreux contextes, s’endetter pour finir le mois relève d’une tâche domestique, au même titre que la préparation des repas, le soin des enfants ou le ménage. Les hommes abandonnent d’autant plus volontiers cette tâche aux femmes qu’il s’agit de dettes jugées dégradantes, car incompatibles avec les idéaux « d’autonomie » et de capacité à se prendre en charge chers à la vision libérale, et plus encore avec l’idée de « l’homme gagne-pain ». Or celle-ci est l’une des normes clefs de masculinité des sociétés capitalistes. Lorsqu’il s’agit de faire face à l’huissier, de négocier avec un banquier, de montrer sa bonne foi devant une commission de surendettement, de répondre aux appels répétés des sociétés de recouvrement, les femmes sont en première ligne. Il n’y a probablement rien de vraiment nouveau à cela. Dans l’Europe préindustrielle, où l’endettement des classes populaires était rampant, les hommes laissaient déjà aux femmes des classes populaires le soin de négocier les dettes les plus humiliantes. Hier comme aujourd’hui, la gestion de cette dette s’apparente à un véritable travail, au sens où elle implique des tâches routinières, chronophages ainsi que des compétences spécifiques. C’est peut-être davantage le cas actuellement compte tenu de la complexité des contrats d’endettement. Et ici encore, il s’agit d’un travail invisible et non reconnu, alors qu’il est essentiel à la prospérité du capitalisme, à double titre : d’une part car la dette compense les faibles salaires et l’absence ou l’insuffisance de protection sociale ; d’autre part car les intérêts de la dette des ménages représentent une part non négligeable des profits de l’industrie financière. Et puisque les femmes restent fortement pénalisées dans l’accès aux ressources matérielles, elles n’ont parfois d’autre choix que de monnayer leur corps pour construire ou maintenir leur solvabilité. La dette est donc une source d’exploitation à la fois financière et sexuelle.

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La revendication féministe d’un salaire en échange du travail domestique et de soin est sur la table depuis plus d’un siècle. Est-ce la solution ou un « outil » parmi d’autres ?

Isabelle Guérin

Le féministe matérialiste des années 1970 appelait les femmes à « l’esprit de compte », les incitant à s’approprier la théorie dominante de la valeur et à comptabiliser et monétariser toutes leurs activités. Nul doute que les inégalités matérielles sont au cœur des inégalités de genre et qu’il faut poursuivre les luttes en ce sens. Mais l’enjeu est également de s’affranchir de cette théorie dominante de la valeur, de sortir d’une approche « capitalo-centrée » et de repenser fondamentalement ce que nous entendons par richesse. Nombre d’initiatives de terrain, d’ailleurs souvent menées par des femmes, proposent déjà des manières concrètes de produire autrement, de consommer autrement, de financer autrement et finalement de considérer la richesse autrement. Souvent laissées dans l’ombre car opérant à petite échelle et en marge de mouvements sociaux plus organisés, ces initiatives ont pourtant beaucoup à nous apprendre, à la fois sur les impasses du système économique et politique dominant et sur d’autres futurs possibles.

Isabelle Guérin est socioéconomiste, directrice de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement, affiliée au Cessma (​Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques) et à l’Institut Français de Pondichéry.

En lien avec le sujet, elle a publié récemment Reframing the Meaning of Work, Social Reproduction and Democracy. Feminist Grass-Root Initiatives and Solidarity in Latin America and India (2021, Palgrave Macmillan, co-édité avec Christine Verschuur et Isabelle Hillenkamp), traduit en français dans une version courte Effervescences Féministes: Réorganiser La Reproduction Sociale, Démocratiser l’économie Solidaire, Repenser La Valeur (2021, L’Harmattan) et La microfinance et ses dérives : émanciper, discipliner ou exploiter ? (2015, Demopolis).

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

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