26 September, 2020
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Le silence des femmes ou le syndrome de l’étoile de mer

Juin 2020. Déjeuner avec deux hommes, Luc et Michel, dirigeant chacun leur propre société, l’un de cinquante ans environ, l’autre de quarante.

La discussion s’oriente très vite vers « le Grenelle des violences faites aux femmes », sujet qui me tient tant à cœur*. Les échanges démarrent dans un absolu consensus, toutes les voix convergent : les violences, réelles ou symboliques, envers les femmes sont inadmissibles et il est plus qu’urgent qu’on en finisse avec cette barbarie ! Puis, petit à petit, l’unanimité s’étiole notamment lorsqu’il est question du silence dans lequel s’enferment nombre de victimes et, surtout, lorsqu’il est question de consentement. 

Pour ce qui concerne les violences réelles (les viols, par exemple, dont 86% sont commis par des proches), mes deux convives s’interrogent sur la passivité des victimes, sur le sentiment de honte qui les envahit et ce mutisme si long et si digne dans lequel elles se réfugient. Il m’importe alors de leur préciser que la sidération n’explique pas tout. En effet, bien d’autres facteurs amènent ces femmes à réagir telle une étoile de mer : immobiles, se coupant d’une partie d’elles-mêmes comme ces astéries qui se sectionnent un bras pour l’abandonner à leur prédateur et ainsi survivre à l’agression. Mes deux interlocuteurs s’exclament alors : « Si elles ne se sont pas débattues, il n’y a pas viol »… 

J’explique qu’en premier lieu « la confusion des langues » – avec le sentiment de culpabilité qu’il provoque – est une des sources de cette paralysie : une épouse sollicite de la tendresse, son mari lui répond viol ; une collaboratrice réclame de la reconnaissance, son patron l’agresse ; une amie attend de la bienveillance, son copain la maltraite sexuellement ; une actrice se veut séduisante, son producteur la profane. Ce supposé malentendu produit, à tort, un sentiment de culpabilité irrationnelle chez les victimes : « Je n’ai pas dû être claire dans ma demande, je dois être responsable de cette méprise ».  

J’insiste ensuite sur la notion de consentement qui continue dangereusement à être perçue comme floue avec sa supposée « zone grise ». Luc m’avoue : « Moi, je crois à cette zone grise. On ne sait jamais ce que vous voulez, vous les femmes, vous restez quand même un grand mystère ! » Michel surenchérit : « Quelques fois en vous forçant un peu…, avec de l’offre on obtient une demande… et après vous êtes bien contentes ». Je m’insurge alors : il n’y a pas de gris dans cette histoire, c’est blanc ou c’est noir, la partenaire participe ou ne participe pas. Pourtant encore 20% des français pensent, comme ces deux hommes, que le « non » d’une femme signifie « oui ». Or  « non est une phrase complète », ainsi que l’a affirmé Jane Fonda le 20 octobre 2018 à l’occasion de la fête des Lumières de Lyon. 25% de personnes pensent également qu’en matière sexuelle les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent. Enfin d’autres se retranchent derrière un abject « qui ne dit mot consent » ! Donc, à en croire ces raisonnements, les femmes disent toujours « oui » puisque : quand c’est « oui », c’est « oui » et quand c’est « non » c’est « oui » et quand elles ne disent rien c’est encore « oui »  !!!

Je reste un instant abasourdie, sidérée, et me mure moi-aussi dans un silence indigné et triste. Puis je me ressaisis et tente d’autres arguments pour expliquer l’omertà des victimes : la culture mondiale du viol, le mythe du désir irrépressible des hommes, la violence institutionnelle sexiste avec cette conspiration des oreilles bouchées… etc.

N’obtenant aucune réaction de mes deux interlocuteurs, j’aborde les violences symboliques. Je me décide à limiter mon propos au monde du travail pensant ainsi apaiser le dialogue. Tous deux déplorent le fameux plafond de verre mais se montrent sceptiques lorsque je précise qu’il n’y a pas UN plafond de verre mais DES plafonds de verre à chacun des niveaux hiérarchiques. Ils me font remarquer que, néanmoins, « les choses avancent ». Surprenante remarque alors que les statistiques sont, elles, têtues : en 2018, on trouve 17 % de femmes seulement dans les comités de direction en France et 0 % comme PDG d’entreprises du CAC 40 ! J’ai alors entendu, comme défense peu originale, que nous les femmes sommes pourtant plus intelligentes que les hommes, plus créatives, plus résistantes, mieux organisées, avec une intuition exceptionnelle… Méfiance, la sacralisation des femmes est toujours un phénomène sournois, alibi à leur marginalisation.

Je terminerai avec une anecdote éloquente survenue pendant ce repas : Michel, que je ne connaissais absolument pas, que je vouvoyais d’ailleurs, a, au plus fort de cette véhémente discussion, opéré ce que je qualifierai, pour mettre un peu d’humour, un « viol d’assiette », il a en effet – sans mon consentement, sans sourciller, sans même remarquer mon air abasourdi – piqué un morceau de poisson dans mon assiette et l’a mangé tranquillement. Le diable se cache dans ce détail !

Hélène Vecchiali, Psychanalyste, auteure « Le silence des femmes » (Albin Michel)

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