Le regard essentiel de l’économie féministe

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L’économie a longtemps été une science monopolisée par les hommes et conçue pour eux. Mais depuis un peu moins d’un siècle, des personnalités féminines s’y illustrent et réinventent non seulement leur discipline mais contribuent aussi à penser le monde de façon plus juste. Explications.

Par leur très faible nombre, les femmes économistes ont longtemps été l’exception qui confirme la règle. En son temps, l’iconique Joan Robinson, qui a exercé de 1934 à 1972, a ainsi fait partie de très rares représentantes de son sexe à exercer cette profession. Ses pairs et son époque se sont d’ailleurs bien gardés de lui rendre justice : ainsi malgré l’ampleur de ses recherches, bien qu’elle ait publié pas moins de vingt-quatre ouvrages et une telle masse d’articles scientifiques qu’il a fallu cinq tomes de ses Collected Economic Papers pour les compiler, Robinson n’a jamais été récompensée par le Prix Nobel. Peut-être parce que le discours sans concession qu’elle tenait sur l’importance que la croissance d’une nation soit associée à une bonne répartition des revenus et que sa théorie selon laquelle la santé économique de cet Etat ne pouvait pas se baser sur trop d’inégalités tranchaient avec les idées beaucoup plus libéralistes qu’exprimaient la plupart de ses collègues masculins. « Si on pose une fois de plus la question « Est-ce qu’un investissement réalisé pour produire des colifichets, pour lesquels il faudra faire de la publicité, serait une plus grande contribution au bien-être humain qu’un investissement améliorant le service de santé ? », il me semble que la réponse saute aux yeux » expliquait -elle dans sa Philosophie économique.

Sortir d’une logique purement comptable

Faire entendre une voix différente, c’est justement ce que proposent les économistes féministes, aujourd’hui comme hier, en plaidant pour qu’en matière d’analyse des indicateurs économiques, on cesse de se concentrer exclusivement sur les ressources et richesses chiffrables et qu’on y prenne enfin en compte ce qui n’est pas marchand, par exemple l’affectif, le relationnel, le soutien émotionnel ou pratique que l’on apporte au sein de sa famille ou dans son entourage amical. Une bataille féministe majeure et cruciale, quand on sait que ces activités dites gratuites et les rôles d’aidants sont très souvent assumées par des femmes alors que les hommes s’investissent beaucoup plus volontiers dans les tâches salariées ! Or, non seulement ce type de travail n’est pas compté dans les statistiques officielles mais ceux -celles surtout en l’occurrence- qui l’effectuent- ne sont pas payées et ne profitent donc d’aucune retombée financière, en une sorte de double peine. C’est en vertu de cela que ces expertes se battent pour la valorisation monétaire du travail domestique. Une notion qui est précisément au cœur de l’œuvre de la Néozélandaise Marilyn Waring, spécialiste en économie politique, qui a en autres exposé ses convictions dans le livre If Women counted, (« Si les femmes comptaient »), dans le film de Terre Nash Who’s Counting ? – Marilyn Waring on Sex, Lies and Global Economics et lors d’une formidable et édifiante conférence TDx donnée à Christchurch en août 2019 intitulée Le travail non rémunéré que le PIB ignore et pourquoi cela a de valeur. « En tant que responsable politique, vous ne pouvez pas élaborer une bonne politique si le secteur le plus important de l’économie de votre nation n’est pas visible. Vous ne pouvez pas supposer savoir où sont les besoins. Vous ne pouvez pas localiser la pauvreté temporelle. Vous ne pouvez pas aborder les questions de besoin essentielles (…) A partir de maintenant, quand vous écouterez les informations, vous n’éteindrez pas quand ils parleront de PIB. Vous penserez : « Je sais de quoi ils parlent et ce n’est pas bon. Je sais qu’il y a des alternatives et je vais passer mon temps à corriger les gens, à leur parler de cette valeur de référence et à leur parler de ce que les alternatives peuvent être, car l’humanité et notre planète ont besoin d’une autre façon de faire » y affirme-t-elle.

Remettre la personne au centre du jeu économique

Plus globalement, les économistes féministes s’emploient à dessiner les contours d’un modèle de société qui ferait moins de place à la recherche du profit et davantage aux individus, aux échanges sociaux et amènerait des réponses structurées aux nécessités basiques de chacun plutôt qu’elle ne se vouerait à créer des envies superflues en matière de consommation. Si elles sont un certain nombre à incarner cette aspiration, la plus en vue est certainement Esther Duflo. Ex-conseillère de Barack Obama auquel elle apporta ses lumières en matière d’aide au développement pendant la campagne de 2012 et enseignante au prestigieux MIT (Massachusetts Institut of Technologie) à Cambridge, celle qui est parvenue, contrairement à son ainée Joan Robinson, à obtenir en 2019 les prestigieux lauriers créés par Alfred Nobel s’attache depuis le début de sa carrière à proposer des programmes pour combattre la misère. Loin d’être un pur esprit qui se tiendrait loin des réalités, elle met à l’épreuve ses préconisations sur le terrain, à l’aide d’ONG ou d’administrations, pour s’assurer de leur pertinence. La parfaite incarnation d’une philosophie économique centrée sur l’humain, comme un écho à ce que disait il y a quelques semaines l’écrivaine Alice Zeniter dans une interview donnée à Basta ! lorsqu’elle estimait que « toute avancée vers un féminisme capitaliste sera en fait un recul, d’une certaine manière. Que ça ne fera pas bouger les lignes dans le bon sens »

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Pour regarder l’incontournable TEDX de Marylin Waring, c’est ici

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