Le maillot de bain : sentinelle des droits des femmes

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Le maillot de bain est en apparence la pièce la plus futile et la moins portée de la garde-robe. Pourtant, dès le mois d’avril, il est au centre de toutes les attentions. Régimes, gommages et exercices physiques serviront à vous mettre en valeur. Il s’agit bien d’injonctions à la beauté et, aujourd’hui, au bonheur. Faut-il pour autant refuser ou avoir peur de ces quelques centimètres de tissus ? Non, bien sûr. Petit mais costaud, le maillot a une histoire. Elle illustre parfaitement la longue lutte, antérieure et à venir, pour les droits des femmes.

Lorsque l’ignorance et les peurs organisent l’invisibilité du corps féminin

Dès l’Antiquité, tous les discours masculins argumentent l’infériorité féminine. Elle est biologique pour les médecins. Hippocrate expose, vers 375-350 avant J-C. que la gente féminine se situe du côté froid, tandis que l’homme occupe le côté chaud du système. « Raison capitale » qui justifie l’infériorité de la première. L’humidité, représentée par la femme, suscite la méfiance des scientifiques, car elle relève des désirs corporels et rend le corps et l’esprit mous. Quant à Galien (129-201 après J.-C.), il poursuit les débats engagés antérieurement sur le dysmorphisme. Les organes de l’homme et de la femme sont identiques structurellement. Mais les ovaires constituent une intériorisation des testicules en raison du manque de chaleur de la physiologie féminine. Les deux sexes ne sont donc pas égaux. La méconnaissance du corps humain alimente donc le statut inférieur des femmes. Quant à l’eau, elle n’est pas maîtrisée jusqu’au 19e siècle, date à laquelle les bateaux sont encore nommés « cercueils ». Pendant presque 2000 ans, les flots sont synonymes de vents, brouhaha, cris, violence des lames, auxquels s’ajoutent le tonnerre, les paysages incontrôlables, énigmatiques, douloureux et inquiétants. L’eau a des airs de fin du monde. Une nouvelle fois, l’ignorance explique cette peur : les Anciens ne saisissent pas comment l’eau circule sur le globe. On la soupçonne aussi de transmettre des maladies par les pores de la peau. Il vaut donc mieux s’en éloigner.

Ces trois éléments combinés expliquent pour quelles raisons, il est clairement déconseillé de se baigner et donc l’absence du vêtement de bain. Les métamorphoses d’Ovide montrent à plusieurs reprises qu’une baignade féminine peut se terminer en agression sexuelle. La baignade de Callisto, par exemple, aura révélé ce que la nymphe ne voulait pas montrer. Celle dont le nom signifie « la plus belle », en grec, est violée par Zeus, le père de sa protectrice Artemis qui recommandait une stricte chasteté. La nymphe tente de cacher sa grossesse, mais celle-ci est finalement découverte lors d’une baignade dans la rivière et Callisto est chassée par Artemis. L’eau épouse le corps, et divulgue les vérités les plus honteuses…

La libido brimée se mue alors en agressivité

La quasi disparition des bains dans l’occident chrétien et le recouvrement du corps féminin prolongent son invisibilité. Quant aux discussions des oulémas, elles confirment la méfiance à l’égard de ce sexe inconstant, fragile et manipulable. Le hammam a toujours fait l’objet de controverses et de frictions : les classes aisées musulmanes apprécient ce lieu de plaisir et imitent volontiers ce trait culturel attaché aux grandes civilisations, tandis que certains oulémas, les docteurs de la loi coranique, s’opposent au confort matériel et au luxe superflu que représentent ces bains publics, susceptibles d’encourager un comportement immoral, en particulier de la part des femmes. La sortie au bain des femmes mariées est vue comme une occasion d’adultère.

La diabolisation de la femme est ancienne, mais au tournant du Moyen Âge et de la Renaissance la misogynie est particulièrement agressive, en témoigne notamment un poème en vers de Bernard de Morlas, moine clunisien, au 13e siècle :

Femme vipère, non pas être humain, mais bête fauve, et infidèle à soi-même,

Elle est meurtrière de l’enfant, et bien plus, du sien d’abord,

Plus féroce que l’aspic et plus forcenée que les forcenées…

Femme perfide, femme fétide, femme infecte.

Elle est le trône de Satan, la pudeur lui est a charge ; fuis-la, lecteur.

Pour l’historien Jean Delumeau, la répression des inquisiteurs, prédicateurs et théologiens relève aussi de leur frustration sexuelle et du renouveau de rigueur quotidien exigé par une Église assiégée à l’extérieur et à l’intérieur. La libido brimée se mue alors en agressivité. Le prédicateur Michel Menot explique ainsi que « la beauté dans une femme est cause de beaucoup de maux ».

Vous comprendrez bien que le corps doit rester caché et qu’il n’existe pas de vêtement de bain. Il faut attendre le 19e siècle pour envisager une silhouette féminine au bord de l’eau.

Le savoir contre l’ignorance : la naissance du corps féminin

D’une part, la mer et les côtes qui réservent toujours leurs lots de monstres, de cavités et de naufrages, bénéficient d’une autre vision, celle d’une nature sensible, plus en accord avec l’épistème classique. Les paysages romantiques fascinent. Les dentelles de l’écume deviennent les modèles des peintres. La mélancolie, peut-être, se soignera-t-elle sur les hauteurs d’une falaise. On découvre enfin les merveilles du monde maritime collectionnées dans les plus beaux cabinets de curiosité. Toutefois, c’est bien le renouvellement du discours médical qui engage les hommes et les femmes à pratiquer la promenade sur le bord de mer. On y soigne son spleen, mal ancien, et les nouvelles anxiétés. Les classes aisées sont enclines à se diriger vers les côtes et les établissements de soins s’organisent pour les accueillir. C’est le début de la ruée des curistes. La rationalisation de la société due à sa scientifisation entraîne une gestion nouvelle des combats contre les épidémies. Plutôt que d’attendre les cavaliers de l’Apocalypse, l’esprit issu des Lumières est résolu à combattre la fin du monde. L’épidémie de choléra n’emportera pas Paris et l’eau devient le messie des pouvoirs publics. Elle ne fragilise plus. Les croyances se sont profondément modifiées.

Dans le même temps, la puanteur des villes assaillies par l’industrie pousse les classes aisées à fuir l’enfer de l’acier et du charbon. L’air marin, les longues promenades sur le bord de plage et les bénéfices du soleil sur le moral sont recherchés. Les médecins valident alors la pratique de la natation et l’immersion pour les hommes et les femmes. Pelles, seaux, pâtés de sable, jeux d’eau et rires bruyants, accompagnés de l’odeur du sel, du sable et des caresses du soleil, fournissent déjà les normes des vacances à venir. Dès 1836, Dickens décrit les activités de la famille Tuggs à Ramsgate : « Les enfants, avec des pelles de bois, creusaient dans le sable des trous que l’eau venait remplir. » Ils contemplent « les crabes, les algues et les anguilles » puis retournent au Casino dans la soirée… » Le rythme des vacances s’impose dans une certaine monotonie et la plage moderne est née.

Durant la seconde moitié du 19e siècle, la dynamique est continue. Au même moment, les mouvements de défense des droits des femmes, en Angleterre, en France ou au Brésil, réclament l’éducation des filles ou l’intégrité corporelle. Ils participent à la nouvelle visibilité du corps féminin. Quant à la disparition progressive du corset vers 1900, elle annonce l’avènement des jambes et d’une silhouette filiforme. Libérée ? Non, les fabricants de vêtements ont humé un nouveau marché.

Que le naturel est laid…

Rapidement, les fabricants créent des vêtements spéciaux pour la baignade. Il s’agit d’abord d’une longue chemise de bain, puis d’un ensemble avec un pantalon et un haut à manches longues. Ce dernier en laine, ne répond plus à la fin du 19e siècle, à la vogue du sport. Impossible de nager avec un tel scaphandre. Le vêtement devient alors maillot couvrant encore les cuisses et les bras, puis il se rétracte peu à peu. Le corps ainsi dévoilé au naturel est montré du doigt. Il est bien laid sans corset. Les industries de l’habillement, des cosmétiques et pharmaceutique signent alors un pacte – officieux. Elles entretiendront, jusqu’à nos jours, les imperfections de la silhouette, créeront de nouvelles angoisses et soigneront les défauts pourtant naturels. Tout est bon pour parvenir sur le rivage sous son meilleur jour : crèmes amincissantes, rouleau palpant la cellulite et mallette de seringues pour se piquer soi-même les varices. Le tout est entretenu par les magazines féminins qui vantent le génie industriel toujours prêt à sauver le corps des femmes. Il faut dire que le deux pièces de Jacques Heim, appelé l’Atome, s’impose dès 1932, sur les plages les plus modernes. Et on dégrafe le haut pour obtenir un bronzage idéal et porter cette robe dos nue tant convoitée. En 1946, le bikini est présenté à la piscine Molitor par Louis Réart. Que dévoile t-il de plus que celui de Heim ? Le nombril. Et pour les contemporains ce dernier est lié au cordon ombilical et à la maternité. Le scandale repose bien sur une vision du corps féminin, avant tout porteur de l’héritier, reléguant une nouvelle fois la femme à son rôle de nourrice. Mais la croisade pour la moralité lancée depuis le début du 20e siècle contre le dévoilement du corps ne gagnera pas. Dans les années 1960-70, ce sont les droits à la contraception, à l’interruption volontaire de grossesse ou encore celui de posséder son propre compte en banque qui l’emportent. Les injonctions ne sont jamais loin : minceur, corps dynamique et musclé, régime protéiné, jus de chaussette pour dégonfler le ventre, implants fessiers et filtres instagram continueront d’aiguiller les idéaux corporels.

Cette semaine de vacances tant attendue mérite bien mieux que l’odeur pétrolisée d’un maillot en fibres synthétiques. Pour retrouver son corps avec ses complexes et ses imperfections, le sable – qui gratte et se terre au fond du sac -, la chaleur – qui colle et fait briller le visage – et les pâtés de sable – encore pratiqués à l’âge adulte – devraient nous convaincre que ce moment de dévoilement, exceptionnel, est la plus grande liberté de l’année et la plus grande liberté acquise par les femmes durant ces 20 derniers siècles. Un unique maillot suffit tant les vacances sont courtes. Il sera sans aucun doute le meilleur allié de leur réussite. Quant à son propre regard, il est celui qui d’un revers de main éloigne celui des autres, hommes et femmes. Le patriarcat puis le capitalisme ont façonné les raideurs et la souffrance des corps féminins en maillot. Si les situations corporelles se vivent individuellement, elles ont aussi des points communs. Porter son maillot, c’est aussi porter ses vacances, tellement méritées, et réaffirmer ses droits et ceux des générations futures.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Simone de Beauvoir

Dr. Audrey Millet, Marie Curie Research Fellow, University of Oslo (IAKH)

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