26 November, 2020
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Le jour où je n’ai pas porté plainte

87 % des usagères des transports en commun déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexiste, de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viols dans les transports en commun, selon une enquête de la Fnaut (Fédération Nationale des Associations des Utilisateurs des Transports) en 2016. Près de 9 femmes sur 10. 

Sur ces 87% de femmes, seulement 2% ont porté plainte. 

Je n’en fais pas partie.

L’attouchement 

Il est 7h20. Comme tous les matins, je prends le train pour me rendre à mon travail. 1H30 de trajet dans un wagon vieillot. Nous sommes partis en retard, encore plus que d’habitude car il y a des grèves. Un train sur 2 circule à peu près. Ce matin, le train est bondé. J’ai réussi à trouver une place assise. D’autres n’ont pas eu cette chance et se retrouvent debout ou assis, entassés dans les allées. Personne ne peut circuler. Je sais déjà qu’aujourd’hui, nous ne serons pas contrôlés et que nous ne verrons aucun membre du personnel. 

Je suis fatiguée. Je ne lutte pas et m’endors. J’ai l’habitude, je n’ai pas peur de manquer mon arrêt. 

Je me réveille. Je sens que quelque chose ne va pas. Une présence, un poids, une gêne. Je ne comprends pas tout de suite. Puis je la vois. Cette main qui ne m’appartient pas. Elle est posée sur mon entrejambe, près de… Non, je prends enfin conscience qu’elle n’est pas près de mon intimité mais qu’elle est pressée sur mon sexe. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Mon regard remonte le long de ces doigts, de cette main inconnue, un bras est relié et au bout de ce bras, un homme, mon voisin de siège. 

Je m’entends lui dire ‘mais que faites-vous?’. Je crois qu’il me répond: ‘oui je sais’. J’ai l’impression d’entendre un enfant pris en faute, la main dans le sac de bonbons. Mais il s’agit bien d’un homme d’environ 40 ans. 

Je réussis à me lever, j’enjambe les personnes assises dans l’allée, je titube. Mes oreilles sifflent, mon regard se brouille de larmes. Chercher quelqu’un, parler, non, me taire, fuir. Mon corps gagne la lutte contre mon esprit. Je cours loin de ce train et de ce qu’il vient de se passer. 

Pourquoi on ne dit rien

Quand #metoo est apparu, une des critiques les plus souvent entendues disait: ‘mais pourquoi les femmes n’ont-elles rien dit? Pourquoi n’ont-elles pas porté plainte?’

J’aurais sûrement dit la même chose avant d’être moi-même victime d’attouchement sexuel. Je me disais que si cela m’arrivait j’irais porter plainte, pour moi mais aussi pour les autres. Mais voilà, je ne l’ai pas fait. Avec beaucoup de recul, je pense avoir compris pourquoi. 

J’avais envie d’oublier. Je n’avais pas envie d’expliquer à quelqu’un (qui plus est un policier) ce qu’il venait de se passer. Je savais que l’on ne retrouverait pas cet homme. Le train était bondé, je ne l’avais pas bien regardé, je me suis dit que cela ne servirait à rien. J’étais dans un état de déni, de sidération, comme tétanisée. Cela ne pouvait pas m’être arrivé à moi, moi qui avais toujours fait attention à ne pas parler aux inconnus, à ne pas sortir seule la nuit, à ne pas porter de jupes trop courtes… 

L’actrice Adèle Haenel a déclaré à Mediapart ‘la justice nous ignore alors on ignore la justice’. Je reprendrais cette phrase en remplaçant le mot justice et en l’étendant à la société dans son ensemble. Que vaut la parole d’une femme quand un homme peut être élu président des Etats-Unis après avoir déclaré qu’il ‘attrapait les femmes par la chatte’? Comment se sentir rassurée lorsqu’une main aux fesses n’est pas prise au sérieux? Pourquoi aurions-nous confiance quand on entend encore en 2020 qu’une fille qui a été violée l’a bien cherché vu comme elle était habillée? 

Je pense que de nombreuses femmes ont intériorisé ce genre de discours qui nous empêchent malheureusement de réagir face à des agressions. 

Je ne veux plus me sentir coupable

J’ai longtemps eu un sentiment de culpabilité. Pas pour ce qu’il s’était passé mais pour ce que je n’avais pas fait. J’aurais dû porter plainte pour moi-même mais surtout pour les autres. Je ne pense pas que mon agresseur aurait pu être retrouvé mais ma plainte serait venue soutenir le combat des victimes d’agressions sexuelles. Si toutes les femmes victimes osaient parler à chaque fois, alors la société dans son ensemble verrait que ces gestes ne sont pas pardonnables, que ce n’est pas normal d’avoir peur dans les transports en commun. 

J’ai réussi à me pardonner en me répétant que j’étais la victime et non la coupable. Mais je me suis fait la promesse d’en parler un jour. 

Aujourd’hui, je prends la parole pour dire aux femmes de ne pas accepter l’inacceptable, de dire aux victimes qu’elles ne doivent pas culpabiliser, même si elles n’ont pas le courage de parler dans l’immédiat. J’ai envie de dire aux gens, femmes, hommes, de ne pas rester sans rien dire devant une agression. 

Safiatou Mendy, chargée de prévention à l’association En avant toute(s), qui lutte pour l’égalité femmes-hommes et la fin des violences faites aux femmes et aux personnes LGBTQI+, rappelle que 80% des gens témoins d’une agression ne réagissent pas. Pour y remédier, elle propose la technique des 5 D: Distraire, Déléguer, Documenter, Diriger et Dialoguer.  Que l’on soit témoin ou victime, l’important est d’agir pour que nos filles n’aient plus peur de prendre un transport en commun la nuit seules.

Anne Bezon, rédactrice en cheffe, Women Today

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