24 November, 2020
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Le droit à la tranquillité ?

Des femmes puissantes, des femmes libres, des femmes qui ont réussi … Nous avons actuellement une avalanche de témoignages, de récits, de romans qui nous dressent des portraits de « rôles modèles », c’est-à dire des femmes, qui ont su, envers et contre tout, et tout particulièrement, contre le conditionnement et l’auto-censure, se construire un destin hors normes.

Elles ont de 9 ans à 99 ans et elles sont noires, blanches, jaunes, hétéro ou homo, diplômées ou pas …. Elles incarnent toutes les dimensions de diversité et montrent le chemin aux jeunes générations, en leur disant « tout est possible ! »

C’est remarquable, et leurs témoignages montrent combien cette quête de la puissance est exigeante, augmentant encore le respect qui leur est dû.

Mais ces témoignages de réussites flamboyantes peuvent avoir des effets beaucoup moins positifs et être perçus par celles qui les reçoivent, comme la preuve de leur propre impuissance à avancer. Devant des « femmes puissantes », tant de femmes peuvent avoir le sentiment d’être des ratées, des incapables, des incompétentes…

Et cela aussi peut être extrêmement angoissant comme toute injonction se voulant mobilisatrice et exigeante ! On peut alors envisager deux catégories de femmes :

  • Celles qui ont le « je veux » mais, qui, pour toutes sortes de raisons, ne peuvent enclencher le « je peux ». A l’écoute de ces récits, elles peuvent se percevoir comme encore plus incapables et incompétentes.
  • D’autres, et elles sont au moins tout aussi nombreuses, n’ont pas l’envie de cette réussite qu’on leur brandit…. Celles-là peuvent avoir le sentiment que leurs vies à elles, ne sont pas assez motivantes, stimulantes, inspirantes.

Au nom de toutes ces femmes, je revendique le droit à la tranquillité. Pas une tranquillité systématique, mais, un droit à la tranquillité, pour certaines de temps à autres, pour d’autres plus souvent.

Car je (me) pose une question : n’est-il pas épuisant d’être toujours dans cette quête effrénée de la réussite et du succès, d’autant plus parce qu’on est une femme ?

Il est important d’avoir des exemples, encore faut-il qu’ils soient « imitables » et « accessibles » ! Si la marche est trop haute, le découragement guette.

L’égalité, l’accès au pouvoir, doivent être possible sans être des Wonderwomen ! Or, les femmes puissantes sont de cette veine qui triomphent de tous les handicaps et tous les pièges tendus par l’existence.

De très nombreux hommes ont tous les pouvoirs ou sont promus en étant peu compétents, tellement d’entre eux cumulent aussi sans aucun état d’âme des fonctions qui à elles seules occupent un temps plein, prennent la parole sans avoir des choses bien intéressantes à dire.

Ils sont puissants mais pas remarquables.

Alors qu’on demande à une femme « puissante » de nous narrer une vie de luttes, de franchissement d’obstacles, de combats contre l’adversité pour arriver au même point.

J’ajouterais que je suis aussi frappée par la connotation sexuelle des mots « puissance » et surtout « impuissance », l’impuissance désignant systématiquement la panne sexuelle chez l’homme. En renonçant à ce vocabulaire, nous sortirions d’un paradigme très masculin.

Françoise Giroud disait : « La véritable égalité existera quand on nommera une femme incompétente à un poste de pouvoir », j’affirme que la véritable égalité existera quand les femmes auront acquis le droit à la tranquillité sans se poser la moindre question sur leur légitimité et leur route vers le pouvoir, la force et l’influence.

Isabelle Barth, chercheuse, professeure des Universités en Science de gestion

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