26 September, 2020
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Le dress code en entreprise est-il sexiste ?

Le sexisme vestimentaire à l’encontre des femmes dans notre société.

Le jour de l’investiture d’Emmanuel Macron, Sibeth Ndiaye, alors conseillère presse du nouveau président de la République, s’est présentée sur le tapis rouge de l’Elysée en derbys à talons plats. Son allure a déclenché immédiatement de nombreux commentaires désobligeants notamment sur les réseaux sociaux. Précédemment, en juillet 2012, Cécile Duflot, ministre de l’Egalité des territoires et du Logement, a été conspuée à l’Assemblée nationale par certains députés. Sa faute ? S’être rendue dans l’hémicycle habillée d’une robe à fleurs.

Trop souvent, les femmes sont ainsi désignées à la vindicte populaire pour leur tenue vestimentaire. Pourtant, ce phénomène révèle bien plus qu’une simple affaire de goût ou de milieu politique. Il témoigne plus généralement d’une forme de sexisme vestimentaire à l’encontre des femmes dans notre société. Leur tenue est ainsi l’objet d’une féminité stéréotypée qui est parfois clairement attendue ou exigée. Cette fâcheuse tendance se retrouve dans beaucoup de milieux, en particulier dans les entreprises qui imposent à leurs salariées un dress code explicitement sexué au féminin.

Dress code explicite en entreprise

Le dress code est un ensemble de règles explicites et/ou implicites et de normes vestimentaires dont les origines sont principalement liées au contexte historique, social et culturel des organisations. En entreprise, le dress code explicite se traduit par l’uniforme dans certaines institutions (armée, justice…), dans certaines professions (médecins, pilotes…). Un dress code explicite peut également être formalisé dans les chartes, les règlements intérieurs des entreprises de façon plus ou moins détaillée, plus ou moins coercitive. En France, le Code du travail indique ainsi que l’employeur peut imposer une tenue à condition qu’elle soit justifiée par la nature de la tâche à accomplir :  raisons de sécurité (BTP, industrie…), raisons d’hygiène (hôpitaux, restauration, agro-alimentaire…), raisons d’image de marque (banque, assurance, luxe…). Pour autant, lorsque certaines entreprises imposent aux femmes le port de certaines tenues genrées : jupes, talons, décolletés, on peut se demander si cela est vraiment justifié et justifiable ou si cela relève d’une forme de sexisme.

Dress code sexué et sexisme

En effet, on peut définir  le sexisme comme une idéologie ou  des croyances qui proclament et justifient la suprématie d’un sexe sur l’autre. Mais il désigne également des actes et des pratiques, relevant de certains modes de violences, à la fois sexistes et sexuelles. Il peut prendre alors la forme de blagues ou de commentaires sur la tenue vestimentaire, mais aussi de harcèlement, de discriminations ou d’autres types de violences.

Ainsi, une étude IFOP, réalisée en 2019 pour l’Institut Jean Jaurès sur le sexisme au travail, souligne la corrélation entre un type de code vestimentaire imposé aux femmes par l’entreprise (quand il moule trop la silhouette) et certaines dérives sexistes allant jusqu’à des violences sexuelles. En effet, ce type d’exigence vestimentaire accentue la pression sexuelle sur les femmes en faisant d’elles des « objets de désir » stéréotypés, notamment dans des secteurs où elles sont directement en contact avec le public.

Toujours dans le registre des tenues sexuées imposées, certaines organisations obligent leurs salariées à chausser des talons hauts. Cette pratique a d’ailleurs été dénoncée par des femmes victimes de ce diktat. Ce fut très récemment le cas au Japon avec le mouvement, devenu viral, «#KuToo » (jeu de mots avec kutsu (chaussure) et kutsuu (douleur), en écho à #MeToo). En Grande-Bretagne, ce même phénomène avait déjà eu lieu en 2015 et engendré une nouvelle règle énoncée par les responsables du Trades Union Congress. Désormais les talons aiguilles sont interdits sur les lieux de travail pour des raisons de santé et de sécurité au profit de chaussures de hauteur raisonnable (2,5 cm de hauteur de talon maximum).

Au-delà de l’inconfort et du risque, on peut considérer l’impératif du « stiletto » au travail comme une forme de sexisme. Il existe en effet une forte association entre talons hauts et sexualité féminine, ce qui tend une nouvelle fois à enfermer les femmes dans un registre sexuel sur leur lieu de travail. Des recherches montrent ainsi que les femmes en talons étaient considérées significativement plus attirantes auprès des hommes que les femmes en chaussures plates. Des analyses biomécaniques ont ainsi révélé que le port de talons hauts entraînait une augmentation de la féminité de la démarche, notamment une réduction de la longueur des foulées et une augmentation de la rotation et de l’inclinaison des hanches. A l’évidence, il n’y a parfois qu’un pas entre tenue sexy et sexiste…

Mais les temps changent et les codes aussi. Dans la continuité du mouvement #Metoo, il semble s’amorcer dans certains milieux professionnels une révolution vestimentaire qui est loin d’être anodine. Ainsi, depuis peu, sur de nombreux stands des salons de l’automobile, les dress codes des hôtesses évoluent. Fini les robes moulantes et les talons aiguilles, dorénavant place au tailleur/pantalon et aux baskets pour une image plus dynamique et dans l’air du temps.

Quant aux entreprises les plus jeunes et innovantes, elles se font souvent une fierté de ne pas imposer un dress code contraignant (et souvent sexiste) à ses employés. Les codes deviennent plus subtils, moins explicites même s’ils restent présents.

Ainsi, chez Google, le dress code officiel est décliné en 2 mots: « Wear clothes ». Un message, simple, clair et sans équivoque. Un message qui sonne comme un pied de nez à nombre de règles vestimentaires.

Agnès Ceccarelli est Professeure Associée à ICN Business School et enseignante- chercheure dans le domaine des Ressources Humaines et des Comportements Organisationnels.  Ses objets de recherche portent notamment sur le recrutement, les discriminations, les relations entre générations en entreprise.

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