La Tribune du 16.6.19

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Il faut toujours essayer d’avoir un nombre d’atterrissages égal à celui des décollages.

Devenir pilote de ligne… cette pensée m’avait effleurée adolescente mais je l’avais très vite écartée, pensant alors que c’était un métier réservé aux hommes. Les préjugés quand ils nous tiennent… 

J’ai baigné dans l’aéronautique toute mon enfance : un papa pilote de ligne long-courrier, une maman, une grande sœur et une tante toutes contrôleurs aérien. Alors les avions, oui, je les ai toujours aimés, admirés, observés et j’ai été attirée par ce milieu. J’accompagnais souvent ma mère à la tour de contrôle. Je passais des heures à regarder les mouvements de tous ces avions sur le tarmac, au décollage, à l’atterrissage… mais à cette époque jamais je ne me serais imaginée aux commandes de l’un d’entre eux. Et cela pour deux raisons : déjà, une myopie assez prononcée, ensuite parce qu’à mes yeux le métier de pilote de ligne était nécessairement réservé aux hommes. J’ai beaucoup suivi mon père sur ces rotations mais je n’ai alors jamais rencontré de femmes pilotes… il devait bien y avoir une raison. 

Le déclic, je commence à l’avoir un peu plus tard, à 18 ans, alors que je suis sur le point de passer les concours des grandes écoles d’ingénieur en fin de classe préparatoire scientifique. J’apprends alors que ma myopie n’est plus un frein. Elle est dans les normes de la législation européenne. Il est un peu tard pour m’inscrire au concours de l’ENAC (École nationale de l’aviation civile) et, à la réflexion, je ne me sens toujours pas prête à me lancer dans cette voie même si je sais désormais que ce métier n’est pas réservé aux hommes. 

Le déclic, je l’ai quelque temps plus tard quand je commence à côtoyer, à travers une passion commune, une femme pilote long courrier, épanouie dans sa vie de famille. Tous mes préjugés tombent : ce métier est ouvert et en plus il n’empêche pas du tout de concevoir une chouette vie personnelle en parallèle. 

À partir de là, tout s’enchaîne. Je fais mes premières heures de vol pour passer le brevet de pilote privé, je termine mon école d’ingénieur, je passe toute la partie théorique de pilote de ligne par correspondance puis le concours de l’ENAC. S’en suivent 15 mois de formation pratique, un premier travail sur des petits coucous pour des privés pendant quelques mois, puis retour en formation pour passer la qualification Airbus a320. Et me voilà depuis bientôt deux ans copilote dans une compagnie basée en France et en Europe. 

Alors oui, pour arriver jusque là, il a fallu reprendre des études à zéro, recommencer tout du départ pendant que vos amis d’école avancent, s’installent, signent des CDI, achètent des appartements. Vous, pendant ce temps, vous avez lâché une situation confortable (assurance de trouver un emploi et indépendance financière) pour quelque chose à priori de peut être meilleur, mais vous ne savez pas encore quoi et la route est longue… Comme dans tout apprentissage, il y a des hauts et des bas. Il faut savoir rester motivée avec son objectif en ligne de mire. Mais maintenant je peux le dire : pour rien au monde je regrette les quelques sacrifices faits, j’ai maintenant le plus beau bureau du monde et un métier de rêve. 

Et concernant mes préjugés ? Les mentalités ont bien changé chez nos collègues ! On est certes toujours peu nombreuses mais ils ne font plus de différence, dans leur grande majorité. Au cours de ma formation et de mon expérience professionnelle, seules deux personnes ont mis en doute ma capacité, en tant que femme, à faire le job. Je me souviens de remarques un peu machistes : « Tu es sûre d’avoir compris ce que je demande, tu sais faire ? »

Mais si chez mes collèges les mentalités ont bien changé, c’est le grand public qui a encore quelques progrès à faire. Cela me fait sourire la plupart du temps. Ces petites remarques du style : « On laisse passer les hôtesses » quand les femmes de l’équipage – dont moi même – passent, ou « Vous remercierez le pilote » en s’adressant à moi quand ils débarquent. D’autres sont simplement surpris mais plutôt contents de voir un peu plus de féminité dans le cockpit. Des parents sont fiers de montrer à leurs filles que c’est un métier qu’elles peuvent envisager. Certains, plus rares, ont des propos un peu plus déplacés : « Ah mais c’est parce que c’était une femme pilote que ça a bougé tout du long » ? Ou : « Ah mais c’est une femme ? C’est donc une apprentie ? »

Mais on apprend à prendre ces remarques avec le sourire et à trouver de jolies réparties ! Et surtout quelle importance ? Quand on se retrouve avec un tel bureau, on peut bien essuyer encore quelques injonctions, le temps que les mentalités finissent de changer !

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